Détecter les signes d’une adiction

« Traitement de la dépendance à une substance addictogène», un thème brûlant sur lequel s’est penché le département de Santé mentale de l’hôpital Mohamed Tahar Maâmouri à Nabeul, dirigé par Riadh Bouzid, Professeur agrégé en psychiatrie à la Faculté de médecine de Tunis. Et pour enrichir le débat autour de ce thème, l’assistant hospitalier en santé mentale, Oussama Sidhoum, a été invité pour exposer cette pathologie et présenter les signes qui doivent alerter.

Kamel Bouaouina

Les politiques nationales, en matière d’addictions, ont connu, en une période très courte, des évolutions remarquables.
Abandonnant les slogans utopistes d’autrefois, elles ont généralement adopté une approche pragmatique de santé publique articulée, pour prendre l’exemple de la Tunisie, autours de trois piliers : la prévention, la thérapie et la réduction des risques.
La thérapie doit contribuer à réduire la consommation de substances addictives, à promouvoir l’intégration sociale et la santé des personnes traitées. Elle devrait aussi leur permettre de sortir de la dépendance ou, du moins, préserver une telle possibilité pour l’avenir.
« L’addiction, ou dépendance, comme le souligne Pr Riadh Bouzid, est une conduite qui repose sur une envie répétée et irrépressible, en dépit de la motivation et des efforts du sujet pour s’y soustraire. Le sujet se livre à son addiction (l’usage d’une drogue, par exemple) malgré la conscience aiguë qu’il a, le plus souvent, d’abus et de perte de sa liberté d’action, ou de leur éventualité.
Les addictions les plus répandues concernent la cigarette (nicotine) et l’alcool, avec de nombreux effets nocifs pour la santé du patient. En dehors de ces substances licites, il y a la dépendance aux drogues, que celles-ci soient dites douces (cannabis) ou dures (héroïne, cocaïne, morphine, amphétamine et dérivés de synthèse). Enfin, des addictions liées à des activités et non à des substances existent, comme par exemple le jeu pathologique ou les achats compulsifs.
L’addictogène est ainsi une substance susceptible d’entraîner une dépendance chez le sujet qui en consomme : les risques de dépendance sont de 80 à 90% pour le tabac, de 70 à 90% pour l’héroïne, de 50 à 60% pour la cocaïne, de 5% pour l’alcool et de 2 ou 3% pour le cannabis.
Les problèmes engendrés par une addiction peuvent être d’ordre physique, psychologique relationnel, familial et social. La dégradation progressive et continue, à tous ces niveaux, rend souvent le retour à une vie libre de plus en plus problématique ».

Les grands coupables de la dépendance

L’addiction ne se limite pas à l’utilisation des produits psycho-actifs comme l’alcool, le tabac, la cocaïne ou encore le cannabis, l’héroïne… Elle inclut une pléthore de dépendances sans substance, telle la dépendance aux web, aux jeux, aux sports, aux pratiques sexuelles, au travail.
L’addiction, selon Dr Sidhoum, souligne une relation aliénante qui se traduit par une envie constante et irrésistible que le sujet ne peut endiguer malgré sa volonté. L’addiction suppose ainsi un comportement excessif que le sujet ne maîtrise pas toujours. Il lui est parfois impossible de résister au passage à l’acte, de garder le contrôle.
« L’addiction est un processus. Il y a un cheminement progressif vers la dépendance, tout comme il y a un cheminement progressif vers la liberté de s’abstenir et de trouver du bien-être autrement, avec une aide associée. Le comportement addictif, caractérisé notamment par l’impossibilité de s’abstenir et la perte de contrôle, est là pour calmer une angoisse. Les objectifs du traitement sont, en principe, l’abstinence, la prise de conscience des méfaits, le traitement des complications et des comorbidités, le maintien de l’abstinence et la prévention des rechutes. Plusieurs solutions associant, à des degrés divers, l’organisation d’un projet de soins, un accompagnement, la prise en charge des éventuelles difficultés sociales, ou une stratégie de réduction des risques et des dommages liés aux pratiques addictives, peuvent être envisagées. Le patient peut également bénéficier de structures adaptées : dispositif de réduction des risques, centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie, unités hospitalières spécialisées en toxicologie, familles d’accueil, groupes d’entraide… ».

Comment traiter l’addiction ?

La thérapie comporte les étapes suivantes, qui peuvent toutefois être modulées en fonction des problématiques individuelles, drogue(s) consommée(s) ou situation sociale, souligne le Dr Sidhoum . Le premier contact, dit-il, se fera avec le médecin ou un centre de prévention et de traitement. Les intoxications aiguës à une substance sont des causes fréquentes d’admission aux urgences.
Face à tout trouble de conscience, du comportement, agitation, convulsion ou troubles respiratoires, même s’ils sont récents, il faut tout d’abord songer à éliminer une cause organique, tout en évoquant l’origine toxique jusqu’à preuve du contraire, même si le patient et la famille la nient.
Le sevrage est le stade initial de la prise en charge de consommateurs physiquement dépendants à des substances psycho-actives. Il s’opère, selon les cas, en milieu hospitalier ou en ambulatoire (sans hébergement). Il vise à limiter le malaise physique et psychique lié au manque et ce, que l’arrêt soit brutal ou progressif. On parle également de désintoxication. Le principe du médicament de substitution est d’administrer au consommateur une substance ayant une activité pharmacologique similaire à celle du produit addictif. La substitution permet d’éviter les effets physique et psychique du « manque », de stabiliser et/ou de diminuer la consommation d’héroïne, par exemple, et surtout de mettre en place les aides psychologique et sociale suffisantes pour réduire au minimum les risques de rechute. Le patient peut alors se consacrer à élaborer un nouveau projet de vie. L’accompagnement médico-psychologique et social fait partie intégrante des traitements de substitution aux opiacés, aide à reconstruire des réseaux affectif familial et professionnel et facilite la régularisation de la situation du patient (avec la justice, les organismes sociaux, médicaux etc.) La durée d’un traitement de substitution est variable en fonction des situations cliniques.
Il existe peu d’indications sur la gestion de la phase d’arrêt de ces médicaments. La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est une forme de psychothérapie structurée et guidée par des objectifs, elle consiste à apprendre aux patients le mode d’action du processus mental sur le comportement.
La prise de conscience cognitive est associée à des techniques visant à aider les patients à adopter des comportements nouveaux et adaptatifs, ainsi qu’à changer leur environnement social, ce qui modifie leurs pensées et leurs émotions. La durée de la TCC est, en général, limitée à environ 10 à 20 séances d’une heure. La TCC était, jusqu’ici, offerte en personne (individuellement ou en groupe) mais il a récemment beaucoup été question, dans la littérature, de l’utilisation de la TCC à distance, qui tire parti de la technologie pour rendre les interventions psychologiques plus accessibles.

L’approche motivationnelle

L’’entretien motivationnel (EM) pousse le patient à changer, ajoute Dr Sidhoum.
« Cette méthode a été mise au point pour venir en aide aux personnes ayant des problèmes liés à la consommation de drogues. Il s’agit d’un nouveau type de communication, afin d’aider une personne à s’engager dans un changement ». Ce concept de discours-changement a été élaboré dans les années 80. L’EM ne se substitue pas à notre mode de fonctionnement habituel, il enrichit nos compétences relationnelles. Dans la pratique clinique et au cours des consultations quotidiennes, le médecin interroge, écoute, s’informe. Avec l’EM il va accompagner le patient dans son cheminement, en s’appuyant sur les désirs de celui-ci, ainsi que sur ses capacités, ses raisons et ses besoins. Le rôle du médecin sera donc d’évaluer la motivation du patient de la soutenir. « Je peux vous aider à résoudre ce problème par vous-même ».
La thérapie de groupe (groupes dirigés par des professionnels) encourage les participants à se soutenir les uns les autres et leur fournit des modèles de comportement positif en début de traitement. Généralement, le groupe ne compte pas plus de dix personnes, accompagnées de deux thérapeutes. Il permet de créer une atmosphère où les clients se sentent à l’aise et sont libres de discuter de questions telles que les relations familiales, les effets secondaires des médicaments et la rechute. L’entourage des patients est invité à des entretiens des proches tout au long du séjour des patients. Il a également la possibilité de participer à des séances de groupe qui lui sont destinées pendant l’année de traitement du patient. La rencontre avec d’autres personnes proches permet à celles-ci de se sentir moins isolées et de pouvoir partager leur expérience sans se sentir jugées. 

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