Attentat de Sousse : retour sur un limogeage contesté

Mauvaise gestion de son propre stress ? Ou, comme l’ont suggéré certains, un mauvais conseiller autre que la colère et qui aurait voulu régler des comptes personnels? Sentiment de panique compréhensible mais mal maîtrisé ? Hypothèses et rumeurs autour d’une nouvelle affaire qui vient entacher le passage de l’un des hommes forts de Nida Tounes, Saïd Aïdi, à la tête du ministère de la Santé suite au limogeage, sur ce qui semble être un coup de tête que d’aucuns qualifient déjà de « caprice de star aux relents dictatoriaux », d’une éminente figure de la médecine tunisienne, l’un des meilleurs techniciens du domaine des urgences, Pr Nejib Karoui, patron du SAMU03.
Senda Baccar
 
 
Cela pourrait ressembler à la poursuite éveillée d’un vilain cauchemar ou à une mauvaise blague. Ça ne l’est malheureusement pas. Vendredi 25 juin 2015, alors que la Tunisie traverse l’un des moments les plus sombres de son Histoire, se précipitent au chevet de Sousse et surtout à celui des blessés d’un fou de danse transformé en fou de Dieu, plusieurs membres du gouvernement et à leur tête le Président de la République en personne. Jusque là, rien à signaler. Ils agissent chacun de la manière à laquelle l’on s’attend.
Puis vient, alors que l’on espère circonspection, retenue et mesure pour ne pas dire mesures, l’heure de la plus totale improvisation. Chacun y va de son idée, de son conseil… Or la précipitation est mauvaise conseillère. Retour sur une journée à marquer d’une pierre noire pour la Tunisie mais aussi pour la médecine de notre pays…
 
Pr Nejib karoui patron de SAMU 03
Pr Nejib Karoui patron du SAMU 03
 
Il est midi et quatre minutes, ce vendredi 25 juin, lorsque le Professeur Nejib Karoui, patron des urgences, le SAMU03, reçoit dans son bureau de l’hôpital Sahloul de Sousse l’appel de son collègue basé sur la zone touristique. Horrifié, il apprend que des touristes viennent de faire l’objet d’une attaque terroriste visant l’un des hôtels de la côte. A la salle de régulation qu’il appelle aussitôt, les collègues viennent aussi d’être mis au courant par la protection civile. Karoui monte les rejoindre et déclenche sans hésiter le plan d’action niveau d’alerte 3, niveau maximal.
Les équipes médicales sont dépêchées sur place mais elles sont sommées d’attendre la fin de l’intervention des services sécuritaires qui n’ont toujours pas abattu Seifeddine Rezgui, auteur de l’attentat.
Les tirs cessent et les équipes peuvent enfin intervenir. Rapidement, le chef du SAMU03 reçoit un coup de fil essentiel en termes d’information, le « message d’ambiance ». Les médecins sur place lui font part de leurs premières observations. Un tableau général est brossé, permettant de prendre les décisions qui s’imposent. Il est vital de garder la tête froide dans ces moments, même face aux pires tragédies, et ces médecins urgentistes sont rompus à l’exercice. Lui plus que tout autre.
Les hôpitaux périphériques sont aussi mis en état d’alerte. Effectivement, malgré la vision d’horreur, une vraie course à la montre commence pour Karoui et son staff. Et, nonobstant quelques cafouillages sur place (une douzaine de blessés sont emmenés vers une clinique privée sans tentative de réanimation sur place), la prise en charge et l’évacuation des blessés vers Sahloul et Farhat Hached se déroule au mieux des moyens existants que Nejib Karoui a largement contribué à mettre en place
La cellule de crise mise en place par Karoui et comprenant entre autres, outre lui-même, le directeur de l’hôpital et la directrice régionale de la santé, peut dès lors penser (aussi) à l’après. Les « cadavres », ce n’est ni leur rôle ni leur responsabilité. Le médecin est là pour s’occuper des vivants, pas des morts. Et s’il est vrai que les blessés appartiennent exclusivement au corps médical, leur dépouille en revanche ne leur appartient plus… En cas d’accident (par exemple de la route), les ambulanciers les laissent d’ailleurs sur place car il n’est pas de leur ressort de transporter des personnes dont le décès a été dûment constaté..
 
Des hommes rompus à la médecine d'urgence et aux situations critiques, habitués de travailler avec.
Des hommes rompus à la médecine d’urgence et aux situations critiques, habitués de travailler avec.
Mais qu’on ne s’inquiète pas. D’autres sont là pour prendre le relais. La protection civile, pompiers et dans les grandes catastrophes, sous l’autorité du gouverneur, des mesures sont prises par les personnes dont c’est la mission de s’occuper de l’évacuation des corps.
Toutefois, au vu des circonstances, les victimes de Rezgui en particulier, commandent qu’on s’en occupe. Tout bon Tunisien s’est senti, de près ou de loin, responsable. Il faut les transporter dès que possible vers les morgues disponibles de la région. Laisser des corps sans vie sur des transats sur lesquels ils profitaient quelques heures avant de notre soleil n’est pas acceptable. Il est inconcevable que le spectacle de touristes froidement abattus se poursuive. Le médecin légiste qui est sur les lieux s’apprête à faire son travail dès que la police scientifique aura fini le sien. Il s’agit également d’une scène de crime au cas où d’aucuns l’auraient oublié. 
Pr Karoui doit prendre une décision. Après consultation des membres de sa cellule de crise, l’idée de transporter les dépouilles est unanimement acceptée malgré qu’elle constitue une entorse au règlement. Mais à situation exceptionnelle mesures exceptionnelles. Sous sa coordination, quatre cadavres sont ainsi acheminés dans l’une des morgues de la région.
Les premiers signes d’épuisement psychologique commencent à se faire sentir chez le médecin qui est sur place. La procédure est longue. Il est rappelé.
Sur les lieux de l’attentat, des ambulances de catégorie B, qui ne dépendent pas du SAMU03 directement, sont maintenues en réserve. Au cas où.
En début d’après-midi, BCE et quelques ministres, notamment Aïdi, arrivent sur place. Ce dernier a tenu à visiter en premier lieu les blessés puis la salle de régulation où Karoui le brieffe après lui avoir présenté les différents intervenants. Le bilan des blessés, comme celui des décès, continue d’évoluer.
Le ministre de la Santé s’inquiète. Son collègue de la Justice lui a fait part d’un problème concernant le transport vers Tunis des victimes de l’attentat. Karoui tente de le rassurer, parvenant finalement à le convaincre. Pour transporter des personnes décédées d’un gouvernorat à l’autre, un certain nombre de  procédures, administratives notamment, doivent être respectées. Il faut donc qu’ils soient évacués sur les morgues de Sahloul et Hached. Une procédure est déjà en cours. Mais surtout, la loi interdit aux ambulances d’assurer ce type de transport. Se rangeant aux arguments, Aïdi rappelle son collègue et le convainc à son tour.
L’affaire semble réglée. Le ministre file vers l’hôpital Farhat Hached puis à l’hôtel.
Pour le Pr Karoui cependant, ce n’est pas fini. Il tient à s’assurer que les sacs mortuaires commandés par son ministre sont bien arrivés. Un dernier appel à la protection civile pour vérifier que tous les moyens, y compris de transport, sont bien prêts pour évacuer dignement les corps. Il quitte le SAMU en fin d’après midi, sa mission, pas des moins douloureuses de sa vie consacrée aux urgences, accomplie.
Ces faits, tels qu’ils se sont déroulés, ont été rapportés par le Pr Karoui, qui a dirigé toute l’opération de secours aux blessés, jusqu’à la fin. « Une bonne dizaine de témoins peuvent en attester », conclura-t-il lors de l’entretien téléphonique accordé à notre rédaction.
Entretemps, le ministre de la Santé, pour une raison indéterminée, a semble-t-il changé d’avis, sommant le directeur de l’hôpital de mettre à sa disposition toutes les ambulances disponibles pour le transport des cadavres.
Alerté par le directeur de l’hôpital, Pr Karoui essaie d’arrondir les angles : « Personnellement, j’ai immédiatement pensé que, pris de panique, il agissait sur un coup de tête. » Les spécialistes de l’urgence ont aussi l’expérience de la gestion du stress de l’entourage. Et même s’il réprouve la décision de son ministre, il s’exécute et donne son agrément à la salle de régulation et aux autres établissements de la région concernés pour l’envoi d’ambulances de catégorie B.
Dès lors, la situation va dégénérer. A 18:29, le ministre de la Santé va passer au patron du SAMU le coup de fil de trop : « C’est Saïd Aïdi. Vous sortez immédiatement toutes les ambulances de toutes les catégories. C’est un ordre à exécuter sans discussion ». Il n’attendra pas la réponse du médecin, lui raccrochant sans même lui laisser le temps de dire « non », « ce que j’allais faire », ne peut s’empêcher d’affirmer Pr Karoui. Le limogeant dans la foulée…
Que le ministre se mette en tête de transporter, alors que ce n’est pas de son ressort, des dépouilles, passe encore. Mais qu’il décide de  priver toute la région du Sahel de ses équipements de secours pour ce faire, la limite est franchie. Karoui est prêt, s’il le faut, à déposer lui même sa démission mais il ne cautionne pas un ordre qu’il considère comme illégal et insensé. Dans sa tête, il refuse d’obtempérer mais n’aura même pas le temps de le dire, la décision de sa suspension lui étant signifiée quelques secondes plus tard.
Un coup de fil que dénonce en effet aujourd’hui avec véhémence la profession dans son ensemble, y compris des confrères qui ne sont pas connus pour avoir des affinités avec le Pr Karoui (au contraire même) mais qui, objectivement ne tolèrent pas l’ingérence qu’ils considèrent comme déplacée de Aïdi dans leur travail d’hommes rompus, contrairement à lui, à la gestion de situations de crise.
« Au Samu, nous ne gérons pas des moyens de transport mais des salles de réanimation mobiles ! Des moyens médicaux ! », s’indignent aujourd’hui Karoui et la profession. Les médecins relèvent non sans une certaine désolation son inexpérience, il n’est pas du domaine, on le sait, et du coup, tout entouré qu’il puisse être de professionnels, il a eu à subir, comme tout un chacun, la vision horrible d’une journée sanglante à la plage.
A Tunis, les urgentistes viennent de vivre une situation similaire en supervisant les opérations suite à l’attentat du Musée du Bardo. Sous couvert d’anonymat, car ils seront certainement appelés à témoigner dans le cadre de la procédure, les collègues de Karoui n’émettent aucun doute sur la conduite à tenir : « Dans les situations de catastrophe, il existe une législation précise qui dicte à chacun la conduite à tenir et qui définit les responsabilités des divers intervenants. Les politiciens n’ont pas à interférer dans des situations techniques qu’ils ne maîtrisent pas! Au ministère, en cas de besoin, nos patrons sont en salle opérationnelle pour mettre à la disposition de ceux qui, sur le terrain, ont à faire face à la crise, les moyens demandés. Sans jamais interférer dans notre travail ni donner des ordres ! »
Ainsi, au Bardo, la levée des corps a eu lieu cinq heures trente après l’attentat. Un délai long qui s’explique par le travail de la police : constats, prélèvements, réquisitions, etc. Ensuite, il y a un travail à effectuer sur le cadavre, il est photographié, ses effets personnels sont répertoriés, une intervention fastidieuse certes mais nécessaire et qui prend environ une dizaine de minutes pour chaque victime. A multiplier par le nombre de corps…
D’une seule voix, les urgentistes tempêtent : « Les services d’aide médicale urgente sont faits pour sauver les vivants, pas pour transporter les morts. »
Le médecin exerce son métier selon les protocoles, selon son âme et conscience, sous l’influence ni les ordres d’aucune personne. «Notre seul objectif est de sauver les êtres humains. Les gens doivent le comprendre. » Choqué, un collègue de Karoui s’indigne : « Je suis au Samu depuis 25 ans. J’ai travaillé avec 12 ministres, j’ai vécu les pires drames mais jamais une telle intervention dans notre travail ! Nous sommes réquisitionnés de par la nature même de notre travail. Nous n’avons besoin des ordres de personne pour effectuer notre mission et pratiquer notre art. On doit se respecter aussi et respecter les compétences de ceux qui travaillent. Qui va gérer les cinq heures sans ambulance sur la région ? ».
Les urgentistes français également, qui viennent d’applaudir toute l’équipe tunisienne, plus de 2.000 rassemblés Porte Maillot, et d’autres dans le monde entier, s’étonnent. Après avoir, à travers une missive électronique adressée au Président de la Société tunisienne de médecine d’urgence ainsi qu’au Pr Nejib Karoui, exprimé sa solidarité à la STMU dont il était récemment l’invité au Congrès national, Pr Pierre Yves Gueugniaud, Président de la Société française de médecine d’urgence s’est étonné de la gestion de la situation par le ministre de la Santé tunisien. Contacté par nos soins au téléphone, il a remis en cause le limogeage de son confrère : « J’aurais, pour ma part, donné au ministre un avis médical défavorable. Il n’est en effet pas logique de mobiliser ce type de véhicule médicalisé pour du transport de cadavres! En revanche, il est nécessaire de les maintenir opérationnels pour le transport de vivants victimes d’accidents. Malheureusement, il est clair que pour finir nous sommes obligés d’obéir à notre ministre de tutelle après avoir discuté de la validité d’une telle décision, mais en France notre avis aurait été écouté et suivi. Il y a peut-être, au-delà de l’aspect technique, un conflit d’un autre ordre qui a provoqué cette situation. »
Une autre collègue, quant à elle, martèle ces quelques mots pour rappeler que, face à des situations d’urgence, « debout, en blouse blanche, le médecin est seul face à ses responsabilités et à sa propre conscience. Le Pr Karoui, quelque soit les divergences d’idées que nous puissions entretenir avec lui, avait raison à 500 millions pour cent! Il n’a fait qu’appliquer son code de déontologie médicale qui lui dicte que « le médecin ne peut aliéner son indépendance professionnelle sous quelque forme que ce soit (article 11). »
Contre toute attente, le ministre, dans une démonstration de force réprouvée par la profession a donc pris également la décision de relever l’urgentiste de ses fonctions, avec effet immédiat à titre de mesure conservatoire.
Le débat continue à opposer quelques citoyens et médecins isolés partisans (courtisans ?) du ministre, oubliant au passage leur sacerdoce, des mots tels que « déontologie » ou « éthique », rappellent les urgentistes. Tandis que le collège des doyens, mais aussi plusieurs confrères, connaisseurs des dispositifs légaux et techniques de notre pays, se soudent pour la majorité autour du Pr Karoui, dénonçant amateurisme, mauvaise gestion de crise ou encore improvisation à la tunisienne… relevant également un manque de connaissances techniques, autant de facteurs qui auraient ouvert la brèche, permettant à l’affolement de prendre le dessus ou, pire, à des conseillers mal intentionnés de tromper le ministre afin de « régler de vieux comptes » avec le premier urgentiste du pays… Même si les médecins hospitaliers contactés font preuve d’un autre côté de compréhension : l’état de confusion de leur ministre correspond à ce qu’a ressenti le citoyen lambda face à l’horreur. L’un d’entre eux, urgentiste reconnu, regrette que des solutions existantes, disponibles dans le cadre de la Shocroom opérationnelle (strategic health operation center) au sein même du ministère de la Santé n’aient pas été privilégiées… Un cadavre n’a pas besoin du matériel d’une valeur dépassant les 100 mille de dinars des ambulances de catégorie A, dites médicalisées. Les camions mortuaires des municipalités, les ambulances de type B (dans cette situation exceptionnelle, même si illégal), les véhicules militaires, ceux de la protection civile, un avion s’il faut (cela s’est vu pour l’attentat de Djerba)… couvrent largement les besoins.
 
Le Pr Karoui, lors de l'évacuation des victimes de l'attentat de Djerba.
Le Pr Karoui, lors de l’évacuation des victimes de l’attentat de Djerba.
 
Des hypothèses difficiles à vérifier mais au final, quel gâchis! Et une situation dans laquelle le ministre de la Santé s’est pris les pieds avec l’impossibilité de revenir en arrière car ce serait reconnaître son erreur, un droit auquel les ministres ne peuvent prétendre. Pourtant ses propres déclarations récentes à nos confrères de la télévision sont autant d’aveu d’un cafouillage dont on se serait bien passé.
Des procédures administratives et judiciaires sont en cours. La profession s’organise et organise la défense de leur confrère. En attendant, le SAMU03 a perdu son chef, un chef dont tous, au-delà des opinions politiques, reconnaissent les hautes compétences et la valeur professionnelle. Le Samu03 est orphelin de celui qui a créé le résidanat, la spécialité en Tunisie, monté la chaire à la Faculté de médecine et du fondateur de la Société tunisienne de médecine d’urgence et catastrophes, dont il a été le premier Président, ainsi que le premier président du collège national de spécialité en médecine d’urgence.
Alors que le travail remarquable accompli par le corps médical et paramédical est unanimement salué.
A l’heure où le pays est sensé mobiliser autant ses moyens techniques que ses forces vives pour faire face au défi de la lutte anti terroriste…
Hôpital Sahloul de Sousse
Le SAMU 03