Comment partir en littérature, comme on partirait en pèlerinage, à quel moment faut-il dire les choses, ou plutôt les crier en silence les écrire pour les taire? Comment guérir par le récit la douleur d’être un cactus ou simplement comment guérit-on de l’enfance quand on passe sa vie à soigner les enfants ?

Amel Dhaouidi

Ce sont toutes les questions qu’on voudrait poser à Dr Hager Karoui, jeune écrivain, pédiatre « en préretraite » comme elle aime à le dire.

Cette mère de trois filles vient de fêter une autre belle naissance, celle de son premier livre « Chroniques des années Cactus », paru en avril aux éditions Céres.

L’époque : celle de l’enfance, des années soixante, épineuses mais fleuries, opaques et réflexives. Le lieu, une Tunisie qui se cherche, à travers la vie d’une grande famille de la bourgeoisie tunisoise de l’époque. Une époque marquée au fer par la tentative de collectivisation qui a saigné le pays à blanc, le vidant de ses ressources, de ses paysans et de ses espoirs. Des années tues, comme par une omerta, comme si la douleur était trop grande ou trop vive encore aujourd’hui.
C’est pourtant un livre, vivant, empreint d’humour et parfois même drôle, on entend parfois même une douce musique de Jouini ou de Ali Riahi émanant d’un poste TSF. « Chronique des années Cactus » parle de ces années, de la
traversée du désert qu’a connue la Tunisie dans la décennie Ben Salah. « Le titre est un hommage à cette plante de la terre ou rien ne pousse mais aussi symbole de la force, de la résistance face au climat extrême le et aux difficultés », explique Dr Hager Karoui. Le livre décrit le vécu d’un peuple de paysans, petits ou grands propriétaires terriens qui ont vu leur vie se dérober, leur terre mourir et qui ont fini pour certains par s’éliminer de désespoir ou par se relever enfin, comme le cactus…
La littérature comme thérapie plutôt comme une longue recherche diagnostique tout en finesse pour remontrer le temps, les non-dits de l’enfance, les regards anxieux d’un père, les larmes muettes d’une mère. Retracer le chemin des premières douleurs, noyées dans un pays en souffrance. Les utopies sont injustes, comme le destin qui peut frapper à toute heure et tout ébranler. Et c’est pour ne pas vaciller et tomber, pour supporter les grands séismes de la vie que Dr Karoui a pris le dur chemin de l’écriture. Un chemin de discipline et de reconstruction, une remontée aux premières joies et premières peines, pour pardonner à hier les douleurs d’aujourd’hui.

« Ecrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit », emprunte-t-elle à Duras.

C’est aussi « une thérapie », un « curieux mélange de discipline et de plaisir à coucher les mots ».
Tout comme les enfants qu’elle soigne depuis 30 ans au centre de Protection Maternelle et infantile (PMI) de Cité el Khadhra, Dr Karoui emprunte face à la douleur, le sourire qu’elle glisse ici et là parmi ses personnages. Un humour particulièrement tunisien, non dénuée d’amertume face à la souffrance. Mais écrire c’est aussi rendre justice, c’est aussi comprendre et donner corps aux fantômes opaques du passé. La petite fille de 10 ans heureuse et insouciante, percevait sans la comprendre l’angoisse et les blessures des adultes. « Une curiosité logique de fouiller dans ce chapitre scellé à travers une saga familiale, pour lutter contre l’amnésie nationale feinte ou programmée. »
Décortiquer, comprendre et replacer les choses dans ce contexte plein de brouillard. Fouiller l’enfance pour apaiser, l’angoisse de toute une société à un moment de son histoire. La recherche historique a cet avantage d’éclaircir par des faits précis et documentés un regard, une atmosphère de doutes ou de peur. Chiffrer la douleur, la désillusion d’un peuple à peine sorti de l’occupation, qui se retrouve plongé dans l’angoisse de l’expropriation, de la spoliation « légale ». Une contexte historique de peur, de délation, d’injustice, mais aussi de combat et de révoltes, de tentative de reconstruction, malgré la faim, l’appauvrissement, l’échec social et économique de la politique de l’état. « Une méprise, un gâchis » presque impardonnable que cette époque ! Suicides, destructions de troupeaux, injustices, petits et grands propriétaires ont souffert, souffrent encore. La décade Ben Salah, trame historique réelle, croise des personnages empreint de doutes, d’humour de vie, d’angoisse. Des personnages ressurgissent de cet endroit particulier, entre le vécu et l’imaginaire littéraire de l’écrivain, vivants, fragiles, victime de cette utopie un peu brutale de nationalisation et de leurs propres désillusions. Un moment essentiellement douloureux, comme un accouchement, comme la gestation et la naissance de ce livre étalé sur deux ans de recherche, de documentation et d’écriture. Cette souffrance particulièrement fertile a mis Dr Hager Karoui à sa table d’écriture et de recherche sur cette décennie noire pour donner vie, pour « anesthésier une grande douleur, se piquer d’une dose de morphine » et aussi « pour vivre et pour continuer à vivre ». Ce qui importe pour Dr Hager Karoui, c’est le partage. Car ce livre n’est pas une thèse sur la tentative échouée de socialisation de l’état Tunisien, c’est une fresque peinte d’ombres et de lumières, de femmes d’hommes et d’enfants, de terres, de fleurs de cactus que l’écrivain a essayé de peindre.
Et si le cactus, plante du désert était l’emblème de renaissance, de la vie au-delà de la souffrance.