Interview du Dr Mohamed Salah Gharbi

Dr Mohamed Salah Gharbi est un militant de la première heure. Il est l’un des membres fondateurs du  groupe « Perspectives » dans les années 1960 avec notamment Mohamed Charfi et Mohamed Ben Jannet, décédés depuis. Emprisonné pendant de longues années, il a eu toutefois la chance de poursuivre ses études de médecine à l’étranger, de réussir et de servir autrement ses concitoyens. A 71 ans, Dr Gharbi n’a rien perdu de son dynamisme. L’idée de la table-ronde sur « la responsabilité du médecin face à un gréviste de la faim » est son idée à lui. C’est à ce titre qu’il nous accordé cette interview.

Tout d’abord pourquoi avoir choisi ce sujet précis?

Dr Mohamed Salah Gharbi :

Il faut dire que c’est un sujet inédit, qu’on traite pour la première fois sur tous ces aspects. Pourquoi ce sujet ? Un jour, au mois de novembre, je crois, un de mes jeunes confrères me téléphone, affolé, en me disant qu’il est en face d’un gréviste de la faim dans les locaux de la Société Nationale de Transport à Bizerte depuis deux jours.
Il refuse de se faire soigner. Mon ami qui n’a pas su comment faire face à cette situation inédite pour lui, me demanda : qu’est-ce que je fais ? Moi qui exerce depuis quarante, je me suis senti dans l’ignorance totale, tant sur le plan médical que juridique, sur le plan des droits de l’homme, sur le plan ordinal, sur le plan risque. Bref, je n’avais pas beaucoup de conseils à lui donner, car, comme vous le savez, c’est un sujet qui a été toujours considéré comme tabou et ce, depuis l’indépendance, que soit sous la première dictature de Bourguiba , ou la seconde qui est beaucoup plus abjecte.

Mais docteur, ce problème de la grève de la faim, ne concerne pas que des dictatures, il y a aussi des démocraties qui se comportent d’une manière dictatoriale vis-à-vis du problème de la grève de la faim, non ?

Tout à fait. Moi, je parle de la Tunisie où le problème se pose de manière insistante. La grève de la faim est connue depuis 1905.

Le gréviste de la faim le plus célèbre est une personnalité mondialement connue le Mahatma Ghandi. En Tunisie, la prise en charge d’un gréviste de la faim est un phénomène nouveau sur le plan médical. On n’est pas habitué à prendre en charge un gréviste de la faim. Et la médecine, lorsqu’elle ne s’exerce pas, ne vaut rien. Supposez que j’ai des diplômes de diabétologie, mais que je ne soigne pas de diabétiques. Au bout de quelques années, il n’y aura plus de différences entre vous et moi. Donc, n’ayant pas, en ce qui me concerne, exercé et n’ayant pas été habitué à prendre en charge un gréviste de la faim, je lui ai dit de prendre deux témoins et de leur faire signer un témoignage dans lequel ils certifient que le gréviste de la faim refuse de se faire soigner, c’est tout, et c’est ce qu’il a fait. Je ne sais pas par la suite ce qui s’est passé. C’est donc mon ignorance qui m’a poussé à m’interroger sur la responsabilité du médecin face au gréviste de la faim, et c’est comme ça que j’ai proposé le sujet. Il a été accepté et on m’a chargé de la responsabilité des préparatifs. Pour bien préparer mon sujet, il m’a fallu six mois. Traiter la problématique de la grève de la faim dans tous ses aspects est une première en Tunisie.

C’est la chute de la dictature qui a rendu possible le traitement de ce sujet pour la première fois en Tunisie ?

Bien entendu. Avant on n’entendait même pas parler de grève de la faim. C’est devenu possible après la révolte du 14 janvier qui, malheureusement, est en train d’évoluer en contre-révolution. Mais elle ne réussira pas je pense. Donc, quelques mois après le 14 janvier, la grève de la faim est devenue un moyen non violent, une protestation passive contre l’injustice qu’elle soit d’ordre politique, professionnel ou social. Elle est menée par des prisonniers politiques, mais aussi de droit commun. Ce moyen non violent a donc pris de l’ampleur dans le milieu carcéral et surtout en liberté. L’exemple le plus célèbre est celui de quelques députés de l’Assemblée Nationale Constituante qui étaient entrés en grève de la faim en signe de protestation, dans les locaux même de l’Assemblée. Donc l’augmentation du nombre des grévistes de la faim en liberté, a posé pour moi et pour certains de nos amis médecins libéraux un problème qu’on est obligé de prendre en charge.

Docteur, ne pensez-vous pas que vous êtes en train d’aborder, une infime partie du problème, puisque le plus important doit être traité au niveau juridique et non pas au niveau de la déontologie médicale ?

Certes, mais c’est pour ça que nous avons fait participer une des plus grosses pointures du droit en Tunisie, le professeur Béchir Ferchichi. C’est la première fois qu’on fait participer un juriste sur le droit des grévistes de la faim dans un congrès purement médical et scientifique. Vous ne savez pas combien, il nous a enrichis et, encore une fois, je me suis senti ignorant sur le plan de la loi. Certes, on dit que nul n’est censé ignorer la loi, mais avec un tel sujet qui n’a jamais été abordé, nous avons senti l’importance de la présence du Pr Béchir Ferchichi, qui nous a beaucoup enrichis. dans notre table ronde 

Il vous a enrichis, mais ne vous-a-t-il pas aussi désorientés, puisque le professeur Ferchichi a parlé des tiraillements juridiques et du conflit des lois dont certaines vous ordonnent de ne pas intervenir auprès des grévistes de la faim, et d’autres vous punissent si vous n’intervenez pas ?

Très bonne question et c’est à la révolution de résoudre cette équation qui prend l’aspect d’un dilemme. Il y a, effectivement, un problème juridique à résoudre.
Il y a aussi des défaillances juridiques même sur le plan international. En Tunisie, nous voulons être précurseurs à ce niveau, et cela nécessite la réussite du processus démocratique. Nous avons déjà enregistré une modeste amélioration : les médecins dans des prisons, qui étaient sous la tutelle du Ministère de la justice, sont désormais comme nous autres sous la responsabilité du Ministère de la santé publique. C’est une première en Tunisie et dans le monde arabe. C’est le rôle de la prochaine constitution de nous faire évoluer dans le bon sens, c’est le rôle des prochaines lois, c’est le rôle des hommes de loi, des connaisseurs. Tout ce beau monde doit mettre la main à la pâte tout en étant neutre, tout en n’appartenant à aucun parti politique.
C’est la seule garantie qui nous permet d’éviter cette cacophonie, ce cafouillage, cette opacité dans la loi.

 

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