Tunisie : première congélation de tissus ovariens

Les professeurs Sami Mahjoub et Anis Feki ont réussi la première congélation de tissus ovariens en Tunisie. L’opération s’est déroulée le mardi 13 août à la Clinique Alyssa. Une première à l’échelle arabe et africaine, pouvant être considérée comme une prouesse puisque la première naissance dans le monde après autogreffe de tissu ovarien n’a été enregistrée qu’en 2004. Les nouvelles techniques d’assistance médicale à la procréation bouleversent le rapport au cancer et alimenteront les débats de société de demain…
Radhouane Somaï

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous… »

Une jeune femme souffrant de leucémie se prépare à subir une troisième cure de chimiothérapie. Souhaitant préserver sa fertilité après un traitement qui risque de lui causer une ménopause précoce, une congélation de tissus ovariens est envisagée. L’intervention est réussie le 13 août, coïncidant avec la fête de la Femme. On aurait cru à un événement savamment préparé et planifié de longue date. Il n’en est rien. Pr Sami Mahjoub, gynécologue-obstétricien à la clinique Alyssa, contacte le secrétariat du Pr Feki, médecin-chef et doyen du département de gynécologie et obstétrique à l’HFR Fribourg – Hôpital cantonal. Ce dernier tombe sur le message par hasard en consultant sa boite e-mail. Il se déplace à Tunis pour examiner la faisabilité de la procédure le 10 août. Le 13 août se déroule l’opération. La patiente commence sa chimiothérapie le 16 août. Tout est décidé rapidement, l’étroitesse des délais limitant les éventualités telles que la ponction et la congélation d’ovocytes. «Veni, vedi, vici » aurait pu jubiler le médecin, si ce n’est son humilité et son affabilité toutes suisses. Aucune campagne de communication n’a fait suite à cette première, d’ailleurs. Du tempérament suisse, il a, aussi, emprunté cette détermination sereine : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous… »

Une vie après le cancer…

La médecine progresse et la stérilité, après des traitements lourds comme une radio ou une chimiothérapie, n’est plus une fatalité. Les techniques de cryoconservation se perfectionnent rapidement, facilitant la vie des patients à un point inimaginable il n’y a pas si longtemps. Cet aspect particulier de sa spécialité, à savoir les implications sur le bien-être personnel et social, le Pr Feki l’évoque avec une ferveur communicative. Un exemple concret lui est inspiré par la réalité sociale tunisienne. Il existe encore des conjoints qui se séparent de leur partenaire atteint de cancer parce qu’ils ignorent tout de la maladie. Dans ce cas de figure, une congélation d’embryons hypothétique n’est pas une assurance pour l’avenir, les embryons appartenant au couple ne pouvant être transférés après divorce. La congélation de tissus ovariens, d’ovocyte ou de sperme (le problème de l’infertilité post radio ou chimiothérapie touche aussi les hommes) est une promesse de liberté, de maîtrise de son propre destin, de possibilité de refaire sa vie. Notamment pour les jeunes filles ne pouvant pas avoir accès à la fécondation in vitro… Pr Feki nous rappelle également que ces nouvelles techniques dépassent le cadre des techniques de procréation médicalement assistée. Dans les pays développés on parle déjà de conservation sociale ou « social freezing » dans divers cas, tels celui des femmes envisageant une greffe de tissu ovarien à l’approche de la ménopause pour éviter les conséquences biologiques de celle-ci.

Où en est la Tunisie ?

Les questions de bioéthique se rapportant aux nouvelles avancées médicales et aux nouvelles perspectives qu’elles créent animent régulièrement les débats publics dans les pays évolués. En Tunisie, c’est le calme plat. Pr Feki nous rappelle le vide juridique entourant ces questions. Un vide juridique qui crée des difficultés à tous les niveaux. Prélever un ovaire est simple. Le congeler en l’absence d’un texte de loi clair sur le sujet est une autre paire de manches, sachant que plusieurs années séparent le prélèvement de la greffe. Autre problème : la prise en charge. Les compagnies d’assurances ne couvriront jamais les frais de telles interventions tant que les pouvoirs publics ne légifèrent pas sur la question. L’urgence, selon notre interlocuteur, est d’informer, de présenter le sujet à l’opinion publique. Et, à ce niveau, les mass-media ont un grand rôle à jouer. Les sociétés savantes devront également prendre leurs responsabilités. La Société tunisienne de gynécologie obstétrique (STGO), qui s’intéresse de près à ces nouvelles possibilités, accélèrera peut-être les choses en prenant officiellement position … 

Le prochain congrès mondial de la fécondation in vitro, qui se tiendra à Tunis du 4 au 7 septembre 2013, avec la participation, entre autres du Pr Feki, sera peut-être l’occasion de provoquer le débat dans l’opinion publique… Nous y reviendrons.

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