A l’ère du numérique, il n’est désormais plus possible d’évoluer sans recourir aux technologies de l’information et de la communication et le secteur de la santé ne fait pas exception. C’est ce qu’a compris le Dr Aziz El Matri, dont la curiosité et l’ouverture d’esprit l’ont amené à s’intéresser à l’e-Santé.

Jaouida Ben Aouali

Tunisie, précurseur de la télémédecine dans la zone arabo-africaine

La Tunisie était l’un des précurseurs de la télémédecine dans la zone arabo-africaine, puisque c’est en 1996 qu’ont eu lieu en Tunisie la promulgation, par le ministère de la Santé publique, d’un arrêté créant le Comité technique de télémédecine, présidé par le directeur général de la santé, et la décision du ministère d’introduire, dans le cadre du plan informatique stratégique, la télémédecine comme outil de travail dans les établissements publics avec les objectifs suivants : l’exploitation judicieuse des équipements lourds, la possibilité d’un deuxième avis médical, surtout dans les cas d’urgence, la diminution des évacuations inutiles d’un hôpital régional à un établissement de référence, l’échange de dossiers médicaux, la pratique des téléstaffs par l’usage des visioconférences, la coopération scientifique et médicale avec des pays étrangers et le développement de la FMC (Formation, management et conseil) à travers un réseau de téléenseignement. Et c’est suite à ces événements précurseurs et au premier Symposium international qu’a été créée la Société tunisienne de télémédecine, à l’instigation du Dr Aziz El Matri. Rencontre avec cet homme qui nous parle de son expérience numérique.

Dr Aziz El Matri – Président fondateur de la Société tunisienne de télémédecine et d’e-Santé

Qu’est-ce qui vous a amené à créer la Société tunisienne de télémédecine et d’e-Santé ?

En tant que secrétaire général adjoint et président du comité scientifique de l’Union des médecins arabes (UMA), dont le siège était en Tunisie, j’étais invité en 1993 à une réunion organisée par la Fondation Carter (USA) sur la mondialisation dans le domaine de la santé et j’ai découvert la notion de télésanté. Elle était présentée comme un moyen d’améliorer les soins de santé dans les zones défavorisées et de réduire les inégalités devant la maladie. En 1998, j’ai organisé, avec des collègues du bureau du Conseil national de l’Ordre des médecins de Tunisie (CNOM) dont je faisais partie, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Union internationale des télécommunications (UIT), le Symposium international de télémédecine pour l’Afrique, le Monde Arabe et l’Europe, qui avait réuni près de 300 personnes. L’une des ses recommandations était de créer des associations de télémédecine dans les pays arabes et africains. La Tunisie a été le premier pays arabe où a été créée, en 2000, une société savante de télémédecine.

Comme le ministère de la Santé publique avait, de son côté, pris la décision, dès 1996, d’introduire la télémédecine dans le cadre de son plan informatique stratégique et qu’il avait promulgué un arrêté créant le Comité technique de télémédecine, notre société s’est trouvée régulièrement invitée à participer aux réunions de ce comité et dans les commissions spécialisées. Depuis cette date, nous avons eu une collaboration régulière avec les structures du ministère pour faire évoluer la télémédecine et l’e-Santé, en général.

Avez-vous des relations avec des associations étrangères et internationales ?

Notre société est membre de la Société arabe de télémédecine et e-Santé , la Société européenne de télémédecine et e-Santé, dont je suis l’un des membres du conseil d’administration depuis plus de10 ans, membre national de la Société internationale de télémédecine et e-Santé et partenaire officiel de CATEL (réseau multidisciplinaire d’acteurs de la télésanté en France), nous avons signé récemment un protocole de partenariat avec la Société française de télémédecine et nous sommes en pourparler pour nous associer à la Société américaine.

Quelles sont vos réalisations et vos projets avec CATEL ?

Le partenariat avec CATEL entre dans le cadre de l’Alliance franco-tunisienne pour le numérique. Le protocole a été signé en juillet 2012, en présence des deux présidents de la république, lors de la visite officielle du président François Hollande à Tunis. Nous avons, dans ce cadre, des réunions régulières avec des responsables tunisiens et français et nous entretenons des échanges scientifiques dans chacun des deux pays, dont notre participation à partir de Tunis à un forum international annuel en visioconférence, reliant 25 à 30 villes dans le monde. Nous avons quelques projets de coopération dans le traitement des plaies et en téléradiologie.

Quels développements peut-on attendre pour le secteur de la santé en Tunisie?

Nous avons travaillé, depuis des années, avec le ministère de la Santé sur l’institutionnalisation de la télémédecine dans l’organisation des soins, les protocoles et codifications des actes, sur la rémunération des actes de télémédecine et l’élaboration d’un texte de loi réglementant la télémédecine dans les secteurs aussi bien public que privé, qui sera, nous l’espérons, bientôt voté par l’Assemblée des représentant du peuple (ARP).

Par ailleurs, le ministère de la Santé et le ministère des Technologies de l’information, de la communication et de l’économie numérique (MTICEN) nous ont fait participer à un séminaire organisé en février 2015 pour mettre au point le projet d’un « plan stratégique national Tunisie e-Santé ». De son côté, notre association a organisé cette année un symposium sur la télémédecine au service des pôles de santé appelant au développement de la télémédecine et de l’e-santé pour mieux servir les régions déshéritées.

Quel est le rôle de la Tunisie sur le plan international ?

En Tunisie, nous pouvons collaborer avec des pays étrangers, surtout du nord de la méditerranée,pour avoir un avis supplémentaire (2ème ou 3ème avis) dans les cas médicaux qui posent problème et éviter les déplacements inutiles et parfois pénibles des malades.

Nous pouvons exporter les services de nos compétences médicales, tout en les gardant dans le pays. Nous pouvons, par exemple dans le cadre de la téléradiologie, faire interpréter par des radiologues tunisiens des clichés pris dans des établissements sanitaires en Europe. Il est à signaler que ce type de coopération existe entre les USA et la Russie.

En ce qui concerne les coopérations avec les pays africains, les médecins tunisiens peuvent jouer un rôle pour donner un deuxième avis (télé-expertise) à propos de patients suivis dans leurs pays ou faire le suivi de patients opérés dans les établissement sanitaires tunisiens et qui rentrent dans leurs pays d’origine. La Tunisie peut servir de station de dispatching (Hub) entre l’Afrique sub-saharienne et les pays d’Europe ou d’ailleurs.

Est-ce que l’e-Santé concerne d’autres intervenants que les professionnels de la santé et comment faut-il les former ?

Les médecins, pharmaciens, dentistes et les paramédicaux sont au premier plan pour prendre en charge les malades mais la télésanté nécessite la collaboration avec d’autres catégories de professionnels comme les informaticiens, les ingénieurs de télécommunication et les techniciens de toutes spécialités pour faire fonctionner le système. Il faudra, dans l’avenir, former les cadres dans la complémentarité de façon à ce que les professionnels de la santé aient des connaissances techniques et que les autres professionnels aient des connaissances en sciences de la santé. Notre association a commencé, bien que timidement, à le faire à la Faculté de médecine de Tunis et à Sup Com.

Le chemin est encore long mais nous sommes sur la bonne voie.

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