Tunisie : Procréation assistée

Durant quatre jours, du 4 au 7 septembre, la Tunisie a été la Mecque de la médecine reproductive. 1.900 participants, venus de plus de 60 pays, ont assisté aux conférences et ateliers du 17ème Congrès de la fécondation in vitro. Une occasion d’écouter des spécialistes de calibres mondiaux donner leurs visions des « Techniques de l’assistance médicale du 21ème siècle » (thème du congrès) et de débattre aussi des questions éthiques religieuses, rendues d’autant plus sensibles par les progrès, parfois déroutants, des techniques de procréation médicalement assistée. Cela a également été, surtout, une opportunité pour croiser quelques médecins aux profils atypiques. Portraits croisés…

Radhouane Somaï

Il s’exprime tantôt en français tantôt en anglais et évoque avec déférence, parfois amitié, les grands médecins et scientifiques qu’il a croisé tout au long de sa riche carrière. Victor Gomel, secrétaire général de l’ISIVF, n’est pas en Tunisie pour parler de science ni de médecine. Quand on l’interroge sur ce que seront les techniques de l’assistance médicale du 21ème siècle, il nous répond avec une lapalissade : « La FIV de demain c’est la continuité de la FIV d’aujourd’hui ». Nous n’en saurons pas plus sur ses projets, sa vision, son parcours scientifique. Scepticisme, peut-être, de l’homme de sciences conscient des limites de son savoir. Mais quand il évoque la conférence qu’il a prononcée à la mémoire du prix Nobel Robert Edwards, il ne cache pas sa fierté d’avoir réussi à faire, dans une intervention unique, le portrait du scientifique mais aussi de l’homme qu’il a connu. Sa fierté aussi d’avoir provoqué les applaudissements chaleureux de l’assistance. Le professeur, qui a dirigé l’équipe ayant réussi une fécondation in vitro au Canada, possède cette facilité qu’ont les Nord-Américains à parler de leurs mérites sans fausse modestie. Comme tout Nord-Américain, il sait faire preuve d’un sens étonnant du politiquement correct quand la situation l’exige…

Ce n’était pas gagné pour la Tunisie…

Organiser ce congrès en Tunisie a été décidé en 2009. Ben Ali faisait régner une apparente sérénité dans le pays et, malgré quelques réticences, Victor Gomel n’a pas eu beaucoup trop de mal à convaincre ses confrères d’accorder l’organisation du congrès à la Société Tunisienne de Gynécologie Obstétrique (STGO) et ce, après que le docteur Khaled Mahmoud lui en ait fait la demande. Maintenir cette décision après la révolution n’a pas été chose simple. Un éminent professeur a même appelé, trois jours avant l’ouverture du congrès, à annoncer son désistement. Le Pr Gomel a dû user de beaucoup de diplomatie et d’humour, allant jusqu’à proposer d’être son garde du corps pendant son séjour, pour le persuader de participer. Et notre malicieux interlocuteur d’affirmer, tout sourire, que son frileux ami ne regrettait pas son voyage et aurait même effectué un séjour de rêve. C’est que la douceur de vivre tunisienne ne serait pas qu’un mythe…

Une Tunisie réelle ou fantasmée…

Quand il parle de la Tunisie, Victor Gomel y associe tous les poncifs d’usage des invités de circonstance. « La Tunisie est le pays le plus éduqué de la région », « le gouvernement tunisien postindépendance a fait preuve de beaucoup d’intelligence en gardant le français comme langue de savoir et d’apprentissage », « les Tunisiens ont une lecture apaisée de l’Islam et l’oppression religieuse y est absente »… Diplomatie ou image d’Epinal longuement et savamment vendue par les pouvoirs successifs (avec succès) ? Le professeur ne cache pas que son attachement à la Tunisie est d’ordre affectif. Un pays qu’il découvre dans les récits d’André Gide. Ensuite, à travers les amis médecins avec lesquels il se lie pendant son année sabbatique à Paris, notamment Jacques Salat-Baroux, pionnier de la PMA et originaire d’une famille juive tunisienne. Ou bien à travers la fille de Bourguiba qu’il croise un jour. Cette sentimentalité assumée ne l’empêche pas d’avoir un avis objectif sur la pratique de la médecine en Tunisie, précise-t-il. Même si les réflexions de la bioéthique sont imprégnées par la tradition, il faut relativiser le poids de la religion, explique-t-il. Et pour faire la comparaison, il rappelle qu’un pays comme l’Allemagne n’autorise pas le don d’ovocyte, le Canada le permet mais uniquement dans des conditions très particulières. Quant aux niveaux des praticiens, nous n’aurions aucun souci à nous faire…

Un brillant chirurgien tunisien exerçant en Suisse…

Chef du service gynécologie d’un hôpital suisse, Pr Anis Feki est intervenu, lors du congrès, pour animer des workshops en faveur de chirurgiens débutants. Et même s’il n’est venu à la chirurgie reproductive qu’en suisse, Pr Feki a obtenu son doctorat en chirurgie thoracique en Tunisie, une formation initiale qu’il juge solide. « L’accès au patient est facile » et « l’approche, très clinicienne et très terre à terre », sans recourir à une batterie interminable d’examens supplémentaires, ont fait de lui un médecin « très efficace ». En Suisse, par contre, il a pu consacrer une telle quantité de temps à la recherche médicale qu’il aurait du mal à se libérer.

Une soif de savoir prométhéenne…

Pour comprendre comment ce jeune médecin tunisien, de 42 ans à peine, est devenu une pointure internationale, il suffit de jeter un regard sur son CV. Ses diplômes, publications, articles, s’étalent sur une dizaine de pages. Avant d’en venir à la médecine, il a obtenu un diplôme de physique dans une université canadienne. Puis il décroche un doctorat en chirurgie thoracique en Tunisie avant de partir en Suisse, où il devient un spécialiste reconnu de la procréation médicalement assistée et parfait sa formation médicale avec un doctorat en biologie. Pr Feki s’est longtemps cherché – d’où ce parcours en apparence chaotique – et il le concède. C’est qu’il a été très tôt confronté à la mort. Enfant, il perd sa mère, emportée par une méningite foudroyante, puis, jeune homme, il perd une amie avec laquelle il projetait déjà de se fiancer. Mais ce n’est pas tout. La curiosité, la passion de la science, l’ont toujours possédé. « Le désir de tout savoir du début à la fin ». Ajoutez à cela les circonstances et les aléas de la vie (il s’installe à Genève pour des raisons sentimentales) et vous obtenez ce parcours que notre docteur n’estime pas aussi impressionnant. « Je ne suis pas un champion du monde en littérature » avoue-t-il et il nous rappelle que les médecins du Moyen-âge étaient eux des « encyclopédies sur pieds ». « J’ai concentré mon énergie », conclut-il.

Tout est interconnecté…

Quand il ne travaille pas, Pr Feki joue au golf. Un sport qui lui permet de faire le vide, puisque « son seul adversaire est lui-même ». Cette manie du contrôle, d’avoir une vue globale sur tout, s’inscrit dans son approche scientifique et médicale. Etre à la fois biologiste et médecin est forcément un atout. La médecine l’amène à s’intéresser, en premier lieu, au patient. La biologie le pousse à s’attarder sur les fondamentaux. Les questions cliniques sont passées à la loupe de la science. Et c’est à ce niveau que l’on découvre que « tout est interconnecté », que l’on trouve « où se croisent le sain et le pathologique » et que l’on s’aperçoit que « les frontières sont très minces »… Les méandres de la recherche, il y revient toujours. Une piste de recherche n’aboutit pas forcément sur l’objectif préliminaire mais ouvre parfois des voies insoupçonnées. « C’est pourquoi on ne cherche pas en sciences mais on recherche »…

La Tunisie a du potentiel

Lorsqu’il parle de ses activités de recherche, le Pr Feki rappelle encore une fois le confort que lui apporte sa situation en Suisse. « Gérer des gens brillants n’est pas chose facile » mais il faut savoir déléguer et « reconnaître le fait de se sentir surpassé dans un domaine » avoue-t-il modestement. Et c’est finalement du temps gagné pour soi et pour ses recherches. Quand on lui demande d’évaluer la médecine reproductive en Tunisie, il estime que « la Tunisie a du potentiel ». Les praticiens sont bons. Concernant le flou légal qui entoure certaines techniques telle que la congélation de tissus ovariens, il considère que ce n’est pas un souci et que le législateur finira par suivre la tendance si les médecins approfondissent ces champs. Il estime, par contre, qu’il faudrait agir pour raccourcir les délais, trop longs, du transit des matériels de pointe dans les hangars de la douane…

Eugin, le nec plus ultra de la PMA

Dr Oriol Coll, fondateur de la clinique Eugin, un centre barcelonais spécialisé dans la procréation médicalement assistée, ne veut pas faire d’impolitesse à l’égard de ses hôtes tunisiens. « Il ne faut pas se tromper, vous avez d’excellents praticiens » nous déclare-t-il. Et il insiste, diplomatiquement, sur le fait qu’ils ne sont pas dans une approche de compétition mais de « collaboration ». Eugin peut apporter un plus pour « les cas de patients plus complexes, nécessitant de plus grosses technologies, de plus grosses structures ». Ou encore pour les cas tombant sous le coup de l’interdiction dans la loi tunisienne. C’est que l’Espagne est considérée, depuis plusieurs années, comme l’Eldorado de la procréation médicalement assistée. La législation y serait la plus souple sur cette question.

Une loi claire et non pas permissive…

Dr Oriol tient à le préciser tout de suite : la loi ibérique n’est pas permissive, elle clarifie juste ce qui peut être fait et ce qui est interdit. « Il n’y pas de choc culturel » entre les valeurs de la société espagnole et les pratiques médicales. Les Espagnols sont à l’aise avec la loi et il existe très peu de débats sur la question. « C’est une loi très bien faite, très bien rédigée » confirme Dr Valérie Vernaeve, la directrice de la clinique. Les deux comités, « éthi-clinique » et éthique de la clinique, servent de garde-fous supplémentaires. En plus « Eugin est une entreprise ouverte » ajoute le Dr Oriol. « L’information circule », « tout est traçable ». L’équipe est composée de 220 médecins, avec des protocoles standardisés, et une patiente n’est jamais celle d’un seul médecin, ce qui protège de toutes les dérives et garantit son bien-être, nous explique-t-il encore…

La patiente au centre

Dès sa création en 1998, la clinique s’est démarquée en mettant le patient au centre de ses approches cliniques et protocolaires, nous précise son fondateur. Le patient y est traité dans sa langue et sa culture. Le site de la clinique existe d’ailleurs en neuf langues différentes. Lui-même est « polyculturel » rappelle-t-il. Il s’exprime dans un français parfait, bien qu’étant barcelonais. Les médecins de la clinique viennent d’un peu partout. Tout comme les patientes. D’ou cette « obsession de la qualité ». La transparence devient un impératif pour rassurer, et éviter les traumatismes. Le séjour peut être simulé sur le site internet de la clinique car dans ce genre de cas « c’est un problème de vécu avant d’être un problème de grossesse ».

L’intervention n’est pas une finalité en soi

Les questions religieuses sont considérées comme personnelles. Les docteurs Valérie Vernaeve et Oriol Coll ne veulent pas s’attarder sur les différences culturelles. Quand les patientes contactent la clinique, elles ont déjà achevé leur processus de questionnement et trouvé leurs propres réponses. Et les patientes maghrébines et, en particulier, tunisiennes sont des patientes méditerranéennes comme les autres, considère Dr Oriol en se fiant à son expérience. Néanmoins, l’intervention n’est jamais une fin en soi, nous précisera-t-il finalement. Parfois, nous nous contentons de rester à l’écoute, de décortiquer la situation et d’expliquer à nos patients les possibilités offertes en dépassionnant le débat, conclut-il…

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