Historique du paludisme

La malaria, qui tuait aussi bien les paysans que les rois, bien que considérée comme une maladie tropicale, a ravagé de vastes régions d’Europe durant des siècles ; elle se retrouvait aussi bien à Rome qu’à Versailles ou à Londres. Les paludéens étaient alors soignés par saignements, lavement ou émétiques. L’astrologie était également utilisée comme traitement car les fièvres étaient alors parfois associées à des phénomènes astrologiques.
Alors que, depuis l’Antiquité, les hommes évitaient les régions marécageuses, chaudes et humides car une fièvre d’origine inconnue sévissait dans ces contrées, emportant des milliers d’êtres humains ou les affaiblissant au point de perdre toutes leurs capacités, alors que l’Afrique centrale restait ignorée puisque aucun explorateur n’osait s’y aventurer ou voyait sa tentative réduite à l’échec à cause de cette maladie qui emportait les membres de l’expédition, alors qu’encore au XIXe siècle on se posait des questions sur l’origine de ce mal, Alphonse Laveran, jeune médecin français, va tenter de trouver les causes de cette maladie appelée tantôt malaria, car elle était associée au mauvais air (latin mal aria), tantôt paludisme, puisqu’on savait qu’elle se contractait près des marais (latin palus). Le terme « malaria » est toutefois déjà utilisé au Moyen Age, tandis que le terme « paludisme » n’apparaît qu’à la fin du XIXè siècle.

Jaouida Ben Aouali

Bien avant notre ère

Le paludisme affecte les êtres humains depuis plus de 50.000 ans et aurait été un pathogène depuis le début de l’histoire de notre espèce. On trouve ainsi des parasites proches de celui de la malaria chez les chimpanzés, l’espèce la plus proche de l’humain. Les chimpanzés abritent un parasite du paludisme, le Plasmodium reichenowi, proche parent du Plasmodium falciparum ; les gorilles abritent, quant à eux, le Plasmodium falciparum qui pourrait être à l’origine du parasite humain (le séquençage de l’ADN du Plasmodium falciparum dans les fèces de gorille infecté montre, par analyse phylogénétique, que ce parasite primatophile serait l’ancêtre de la souche que l’on retrouve chez l’homme). Il y a environ 10.000 ans, le paludisme commence à avoir un impact majeur sur la survie humaine, ce qui coïncide avec le début de l’agriculture (révolution néolithique) donc à la sédentarisation. Une des conséquences (impact et modification du mode de vie) en est la sélection naturelle des gènes de la drépanocytose héréditaire. Ces maladies, qui touchent les globules rouges du sang, donnent un avantage sélectif envers le paludisme.
Des fièvres mortelles, dont probablement le paludisme, ont été rapportées depuis les premiers écrits. Le plus ancien écrit concernant les infections dues à un parasite est le papyrus Ebers rédigé à Louxor en 1.500 avant J.-C. ; la découverte, dans les momies, de cette époque d’œufs calcifiés d’helminthes confirme le bien-fondé des observations. En janvier 2010, une équipe de scientifiques égyptiens et américains a prouvé, par l’analyse de l’ADN, que Toutânkhamon était atteint de paludisme au moment de son décès (vers 1327 av J.-C.). En Inde, dès l’Antiquité, les védas (« Textes de la connaissance ») font état de fièvres paludiques ; les médecins Charaka et Sushruta (probablement Vè siècle av J.-C.) en font une description et lui associent, déjà, la piqûre de moustique. Les symptômes de fièvre intermittente ont été décrits par Hippocrate ; il lie ces fièvres à certaines conditions climatiques et environnementales, et les divise en trois types : febris tertiana (tous les trois jours), quartana (tous les quatre jours) et quotidiana ou continua (maintenant appelée tropica). Vers 186 avant J.-C., apparaît, dans certaines régions de Chine, l’utilisation, en tisane, du qing hao su, appelé plus tard artémisine en Occident et extrait d’une plante médicinale, le qing hao (Artemisia annua ou Armoise annuelle), utilisée comme antipyrétique. On trouve ainsi des références à des périodes de fièvre paludique en Chine et à des symptômes de cette maladie dans le Huangdi Neijing (« Le Canon de Médecine ») datant des environs du premier siècle avant notre ère.

Après le Moyen Age

Laveran naît à Paris le 18 juin 1845. Il passe son enfance en Algérie et retourne en France pour poursuivre ses études secondaires. Son père étant médecin et sa mère étant la fille d’un commandant d’artillerie, il devient tout naturellement médecin aide major à l’hôpital Saint-Martin où il est professeur agrégé des maladies et épidémies des armées. Agé de 33 ans, il part pour l’Algérie où il va étudier le paludisme. Contrairement à ses contemporains, il a la ferme conviction qu’il faut chercher la cause de la maladie dans l’organisme même. En 1880 il analyse du sang contaminé et observe des sortes de petits croissants qui se transforment en corps ronds et émettent des tentacules ; il en déduit qu’il ne peut s’agir que de protozoaires, ces minuscules êtres vivants unicellulaires qui se multiplient végétativement par mitose. Or, bien des médecins de l’époque pensaient encore que les protozoaires n’étaient, en fait, que des globules rouges altérés. Laveran devra se battre pour faire admettre sa théorie. Restait cependant à trouver comment ces organismes s’introduisaient dans le corps humain.
N’ayant pas obtenu un poste lui permettant de poursuivre ses recherches, Laveran prend sa retraite et poursuit ses recherches sur les protozoaires à l’Institut Pasteur en tant que bénévole. C’est en 1898 qu’il va publier son « Traité du paludisme ». A 62 ans, il reçoit le Prix Nobel de physiologie et de médecine qu’il utilise pour équiper le laboratoire des maladies tropicales de l’Institut Pasteur. Il décède à Paris en mai 1922.
Bien que ce soit le Dr Patrick Manson qui, en 1884, émet le premier l’hypothèse qu’il doit s’agir d’un moustique qui absorbe le parasite et pond dans l’eau que l’homme ingurgite, ce n’est que 11 ans plus tard que le Dr Ross part pour l’Inde dans l’intention d’étudier ces insectes. Bactériologiste britannique né en 1857 à Almora (Inde) et décédé en 1932 à Londres, il se spécialise dans les maladies tropicales. Il recevra le Prix Nobel de médecine en 1902 pour ses travaux sur le paludisme. Il correspondra régulièrement avec Laveran et Manson mais il a du mal à imaginer pourquoi l’insecte ne transmet pas directement le parasite à l’homme en le piquant. Pour confirmer sa théorie, il dissèquera pendant deux ans les paludéens qu’il faisait piquer par des centaines de variétés de moustiques et ce n’est qu’après deux ans, au bord du découragement, qu’il remarque une autre espèce de moustique qui ne se développe que dans les eaux de surface et ne se voit que la nuit : l’anophèle. Il continue alors ses recherches, il récolte et élève les larves et les protozoaires de Laveran sont trouvés le 7ème jour dans l’estomac de l’anophèle. La preuve est établie, c’est bien cet insecte qui transmet le parasite vivant à ses dépens. Il constate qu’une période d’incubation de 10 à 14 jours est nécessaire entre la piqûre et l’apparition des parasites dans le sang de l’homme.
A ce moment, commence la grande lutte contre la malaria. On protège les maisons par des moustiquaires, on assainit les marais, les régions revivent et des populations entières regagnent leur terre. Des travaux peuvent être entrepris ou peuvent reprendre, comme la construction du canal interocéanique dans l’isthme de Panama, qui débuta en 1880 et qui provoqua la faillite de la « Compagnie du Canal Interocéanique », société française qui vit ses ouvriers décimés par une épidémie de malaria. Les américains réussirent l’opération en 1914, grâce aux mesures prophylactiques adéquates.

Les premiers traitements contre le paludisme

En ce qui concerne le traitement thérapeutique contre le paludisme, c’est déjà à partir du 17e siècle que l’écorce de quinquina apparaît. Le quinquina est un arbre tropical de la famille des rubiacées et son écorce est riche en alcaloïdes. D’après la légende péruvienne, il existe à Loxa (Pérou) un lac bordé d’arbres qui, lors d’un grand tremblement de terre, tombèrent dans le lac et lui donnèrent une saveur amère. Des hommes, pris de fièvre, burent l’eau de ce lac pour se désaltérer et leur fièvre tomba aussitôt. Don Juan Lopez de Canizares,

fonctionnaire espagnol en mission au Pérou, en étudia les vertus curatives en 1630, il administre à l’épouse du vice-roi du Pérou, atteinte de fièvre, de l’écorce de quinquina ; cette dernière, soulagée, va répandre dans le monde entier les bienfaits de cette préparation qui portera d’ailleurs le nom de « poudre de la comtesse ». C’est d’ailleurs sous cette appellation que la poudre d’écorce de quinquina fera son entrée en Europe par l’intermédiaire d’un marchant génois. On dit que même le roi Charles II, souffrant de violentes migraines, fut soulagé par cette mixture et dès 1639 elle sera prescrite en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas et en Angleterre.
Mais les jésuites missionnaires au Pérou et au Mexique se sont aperçus quasiment à la même période de l’effet bénéfique de cette poudre dans le traitement de la malaria. Barbade de Cobo l’expérimente en 1632 et l’exporte également si bien que la précieuse poudre s’appela également « poudre des jésuites ».
Les moines augustins ne furent pas en reste puisque durant la même année, Antonio de la Calancha en mission au Pérou écrit : « un arbre qu’ils appellent ‘l’arbre de fièvre’ se développe dans le pays de Loxa, dont l’écorce, de couleur cannelle, transformée en poudre s’élevant au poids de deux petites pièces en argent et donnée en boisson traite les fières ; elle a produit des résultats miraculeux à Lima ». Il est évident que Calancha décrivait l’écorce de quiquina.
Les historiens ne s’entendent pas lorsqu’il s’agit de savoir si le quinquina était une médecine indigène ou a été découvert par les européens. Aucune source n’atteste que la malaria existait, dans le nouveau monde et avant l’arrivée des conquistadores, et rien ne prouve que les indigènes en connaissaient l’utilisation médicale, bien que certains soutiennent que le quiquina apparaissait déjà dans les traités de pharmacopée incas. On sait, cependant, que Christophe Colomb était atteint de cette maladie avant son arrivée dans les terres nouvelles et il est presque certain que le paludisme fut importé d’Europe et que les indigènes nous ont fourni le moyen de le traiter.
Quoi qu’il en soit, en France, le roi Louis XIV demande à l’Académie des Sciences de Paris de poursuivre ses recherches sur la poudre d’écorce qui venait de guérir le dauphin et la reine d’Espagne. En 1810, le médecin portugais Gomes va isoler le principe actif de la poudre d’écorce du quinquina et l’appellera « cinchonine ». Caventou, pharmacien parisien, et son collaborateur, Pelletier, isoleront de nombreuses substances naturelles dont la quinine et la strychnine en 1820.
Les Anglais, conscients de l’efficacité de cette substance, vont réimplanter aux Indes et au Sri Lanka cet arbre bienfaisant ; l’opération étant cependant peu rentable, ils le remplaceront, par la suite, par du thé. Les Portugais quant à eux importèrent des plants de quinquina dans leurs colonies d’Angola, Cap Vert, Sao Tomé et Timor.

Le réchauffement actuel de la planète se rapproche de la période chaude du Moyen Age, époque où la malaria a fait le plus de ravages dans nos régions. Ces températures pourraient-elle entraîner une recrudescence du paludisme en Europe et en Afrique du Nord ? Seul l’avenir nous le dira !