Tunisie le défi de l’e-santé

L’e-santé peut être définie comme étant « l’application des technologies de l’information et de la communication (TIC) à l’ensemble des activités se rapportant à la santé », selon la Commission européenne, et/ou « la dispensation de soins à distance », selon l’Organisation mondiale de la santé. Du partage de l’information médicale aux outils de médecine à distance, sans oublier les nouveaux services destinés aux patients, l’e-santé prend de nombreux visages pour des défis multiples. C’est dans ce cadre que s’inscrit  la Conférence nationale sur l’e-santé, organisée du 15 au 17 février derniers à l’hôtel Le Sultan à Hammamet. Cette manifestation se voulait être un espace idoine pour aboutir à l’élaboration d’une feuille de route, quant à la mise en place d’une stratégie nationale sur l’e-santé, et pour promouvoir les activités de recherche, de formation, d’information et de documentation en la matière. Elle a également permis de favoriser la collaboration entre chercheurs de haut niveau, professeurs de renommée internationale et experts confirmés engagés dans des activités ayant trait à l’e-santé.

Kamel Bouaouina

De nombreuses start-up affichent aujourd’hui leurs ambitions dans le domaine de la santé. Quel changement pour les acteurs traditionnels du secteur ? Cela remet-il en cause le modèle de la santé ? Ces start-up changeront-elles la donne comme dans d’autres domaines (musique, taxis, hôtellerie, etc.) ? Verra-t-on émerger de nouvelles approches thérapeutiques poussées par les acteurs de l’internet ? Quelles pratiques recouvre le terme e-santé ? Le Ministre de la Santé, Saïd El Aïdi,  a souligné l’importance de promouvoir la culture du numérique dans le domaine de la santé. « Le secteur, souligne t-il,  dispose de nombreux atouts, comme la volonté affirmée des pouvoirs publics de promouvoir l’e-santé comme un puissant levier d’efficience pour le système de santé. Il est aussi porté par le vieillissement de la population, des facteurs socioculturels et des innovations technologiques. L’e-santé pourrait, en partie, répondre aux trois grands défis du système de santé tunisien : la qualité des soins prodigués, la réduction des coûts et des files d’attente des patients, ainsi que la nécessité de réaliser des économies substantielles dans les dépenses d’assurance-maladie ».

L’e-santé a de beaux jours devant elle

Noôman Fehri,  Ministre des technologies de l’information, de la communication et de l’économie numérique, a précisé que l’un des objectifs de la stratégie nationale en matière de santé consistait à « soutenir le développement des systèmes de santé dynamiques et des nouvelles technologies, étant entendu que ces dernières peuvent contribuer à améliorer la prévention, le diagnostic et le traitement des maladies, à renforcer la sécurité des patients et à parfaire la coordination au niveau des structures sanitaires, ainsi qu’à optimiser l’utilisation des ressources et leur viabilité. Pourquoi l’e-santé ? Parce que c’est le seul moyen de développer la qualité des soins et de réduire les dépenses. C’est une nécessité indispensable pour sauver des vies, une responsabilité partagée entre le Ministère de la Santé et celui des Technologies de l’information et de la communication, concrétisée par une équipe d’informaticiens au sein des hôpitaux sous l’égide des médecins à la tête des structures informatiques. L’e-santé est, aujourd’hui, une priorité pour la Tunisie ». 

Salah Ben Ammar, ancien Ministre de la Santé, a précisé, pour sa part, que gérer sa santé en ligne devient une réalité pour les Tunisiens. C’est un projet à développer car la culture numérique n’est pas une fiction : « Nous sommes en passe de vivre une révolution dans le domaine de la santé, la société civile n’étant, pour une fois, pas un frein et soutiendra ce projet. L’e-santé sera surtout une m-santé, ou la santé sur mobile, qui permettrait de faire l’économie de milliards de dépenses de santé  en donnant la possibilité de tout gérer depuis son téléphone ou sa tablette. La médecine à distance offre ainsi un gain de temps pour les patients et pour les professionnels, une solution aux déserts médicaux grandissants et une source d’économies pour l’Etat. Certes, l’accès au net est difficile et les résistances au changement ne manquent pas ».

Tawfik Jelassi, ancien Ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et des technologies de l’information et des communications, a souligné que l’e-santé a de beaux jours devant elle : «  Ce secteur à forte valeur ajoutée  ne représente pas de grands coûts mais une perspective de croissance qu’il faut adapter à la réalité tunisienne. Nous avons, certes, beaucoup de retard mais une volonté politique peut accélérer la mise en place et le développement de l’e-santé, devenue incontournable, tant pour les patients que pour les médecins ou les autorités sanitaires, lesquelles l’identifient comme étant un moyen de garantir un système de santé de qualité et équitable. L’e-santé représente, en outre, une opportunité pour faire de la Tunisie un leader dans un secteur d’innovation porteur de croissance, nous permettant de nous ouvrir sur le monde ».

Pour cette consultante et fine stratège en communication, marketing et stratégie numérique qu’est Najwa Koôli, cette manifestation offrira une occasion privilégiée d’approfondir la prise de conscience quant aux impératifs d’élaboration d’une feuille de route claire et cohérente et de hâter ainsi la mise en place d’une stratégie nationale autour de l’e-Santé. A cette fin, il faudrait mettre en place une gouvernance (agence ou fondation), soit un cadre réglementaire et un environnement juridique et exécutif visant à garantir la confiance des usagers et de l’administration, élaborer un plan d’investissement (par l’Etat ou le secteur privé), faire le bilan des plateformes et services de base, optimiser les infrastructures pour, finalement, aboutir  à des projets pilotes prêts à être exécutés (e-prescription, m-santé, télédiagnostic, e-certification, e-learning). 

Le secret médical à l’épreuve des nouvelles technologies

Le secret médical est un des fondements de la médecine libérale et sa violation est réprimée par le code de santé publique et le code pénal.  Comment le protéger dans un environnement numérique ? Tel est le thème d’un atelier animé par Najla Triki, pour qui l’accès du patient à son dossier informatisé doit se faire dans des conditions telles que les données auxquelles il a droit d’accès lui soient, et lui seul, accessibles. Les techniques de l’information et de la communication (TIC) font désormais partie intégrante de l’environnement professionnel des médecins et participent à la qualité des soins, en améliorant la gestion des dossiers médicaux, en facilitant l’échange et le partage des données utiles à la décision. Elles s’appliquent dans le respect des droits des patients, à savoir celui de s’informer et de s’opposer au partage, le droit d’accès aux données partagées, de choisir les professionnels autorisés à partager ces données, le droit de prétérition. Elles offrent enfin une meilleure protection des données, notamment par la traçabilité des accès, le secret médical couvrant l’ensemble des renseignements concernant la personne venue à la connaissance du professionnel de santé et concernant toutes les informations confiées, mais aussi tout ce qui a pu être vu, entendu, compris, voire interprété, lors de l’exercice médical. Ainsi, sont couverts par le secret : les déclarations d’un malade, les diagnostics, les dossiers, mais aussi les conversations au domicile lors d’une visite et les confidences des familles. Toute divulgation, en dehors de circonstances autorisées ou permises par la loi, est illégale. La violation du secret médical peut donner lieu à des sanctions pénales, civiles et professionnelles. Le patient peut également obtenir des dommages et intérêts pour réparer son préjudice, il lui suffit de prouver la divulgation pour que la faute du médecin soit retenue.

Le dossier médical informatisé

Au cours des derniers mois, l’e-santé a pris un nouvel élan dans nos hôpitaux avec l’émergence de nouvelles expériences, comme le dossier médical informatisé, une expérience tentée au CHU Habib Thameur. Le dossier, comme l’a montré le Pr Abderraouf Chérif, chef de service au CHU Habib Thameur, contient habituellement deux catégories de renseignements : une partie administrative, contenant les données d’identification et de gestion (identité, adresse, date de naissance, sexe, coordonnées de mutuelle), et une partie  réservée à plusieurs types de données liées à ce que dit le patient (plaintes, confidences), ce que constate le soignant (examen clinique, etc.), ce qui est réalisé (protocoles, avis, etc.) et ce qui est conclu (diagnostic, pronostic, traitement, délivrance de documents). Le patient a droit à la confidentialité de toutes ces données, celles-ci pouvant être utilisées uniquement avec son accord et seulement dans le cadre des soins, dévolus à des professionnels identifiés et choisis par le patient. Ces deux conditions sont indissociables : le corps soignant n’est pas autorisé à utiliser ou divulguer ces données en dehors de la mission de soins. 

Ce dossier, hautement sécurisé, est accessible uniquement au patient, ainsi qu’aux professionnels de santé (médecins, infirmiers, pharmaciens…) qui  peuvent consulter son contenu de façon simple et rapide, ce qui leur permet de gagner un temps précieux et de mieux se concerter. 

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