Interview du Dr Samir Bouarrouj, Vice-président de l’ATIOST

Il est de ces associations qui travaillent discrètement dans la société tunisienne et sont réellement d’utilité publique. Parmi elles l’ATIOST (l’Association Tunisienne d’Information et d’orientation sur le Sida et la Toxicomanie). Son rôle est d’aller vers les personnes vivant avec le VIH et les toxicomanes pour les sensibiliser, les conseiller et leur porter secours. Si l’ATIOST s’est montrée si efficace et si utile auprès de personnes qui en ont besoin, c’est parce qu’elle est financée depuis 2007 par le Fonds mondial, une institution financière à laquelle est assignée le rôle de combattre le Sida, la tuberculose et le paludisme. Pour en savoir plus, nous avons sollicité Dr Samir Bouarrouj, Vice-président de l’ATIOST qui a bien voulu nous accorder cette interview.

Propos recueillis par Hmida Ben Romdhane

 Dr Samir Bouarrouj

Vice président de l’Association tunisienne d’information et d’orientation sur le Sida et la toxicomanie (ATIOST)

Pouvez-vous tout d’abord nous présenter l’ATIOST

C’est l’Association tunisienne d’information et d’orientation sur le sida (ATIOS). Il y a une année, on a ajouté au champ de notre activité la toxicomanie, et elle est devenue l’Association tunisienne d’information et d’orientation sur le sida et la toxicomanie (ATIOST). Cette Association a été créée en 1992. Au début, on manquait beaucoup de moyens et donc on ne pouvait pas travailler efficacement. Depuis l’arrivée du Fonds mondial en Tunisie dont le but est d’aider dans la lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria, les choses ont changé et on a commencé à travailler efficacement. En Tunisie, on n’a pas de malaria, mais seulement le sida et la tuberculose. On a commencé notre travail de prévention contre le sida en 2007, et contre la tuberculose en 2010. Le Fonds coopère avec beaucoup de ministères, dont ceux de l’Education, de la Santé, les Affaires sociales, de l’Intérieur, et de la Défense. Le Fonds coopère également avec ce qu’on appelle les ONG thématiques, et notamment celles qui luttent contre le sida.

 

Concrètement, comment intervient le Fonds mondial dans votre activité ?

Le Fonds mondial nous aide financièrement en nous octroyant un budget qui comprend le recrutement du personnel. Le bailleur de fonds exige le recrutement d’un coordinateur administratif, d’un coordinateur financier et d’un comptable. Il nous a donné deux voitures pour lesquelles on a recruté deux chauffeurs. Et comme nous avions un petit local, il nous a donné de quoi louer un grand local. Avec tout ça, il nous donne un fonds de roulement sur la base d’un programme de cinq ans.

 

L’argent vous est versé directement ?

Non, il y a une unité de gestion qui représente le Fonds mondial et qui est basée à Tunis. L’argent est versé à l’ONFP, qui dépend du ministère de la Santé, parce que l’Office a les moyens administratifs et les services de comptabilité que nous n’avons pas.

De 2007 à 2012, nous avons travaillé normalement. A la fin de ce plan de cinq, la crise s’est fait sentir, et le Fonds s’est vu obligé de réduire son champ d’action et la durée de son engagement. Il nous a prolongé jusqu’en 2014. En 2015, nous ferons une demande de renouvellement de financement pour trois années (2015, 2016, 2017), puisqu’il ne finance plus de programmes pour cinq ans, mais seulement pour trois ans.

Nous sommes partenaires du ministère de la Santé dans le plan stratégique de lutte contre le Sida. Nous sommes en train de préparer un plan d’action commune qu’on va présenter pour le Fonds en 2014 en vue du financement.

Dans chaque pays où travaille le Fonds, il y a un Committee Country Mechanism (CCM) qui est composé des représentants du Fonds, de représentants des ministères concernés et de représentants des ONG. Chaque CCM comporte trois sous comités pour les projets, les contrôles et les conflits d’intérêts. Le CCM se réunit tous les trois mois pour se pencher sur les problèmes et leurs solutions.

 

Est-ce que vous concevez vos propres programmes ou on vous impose des programmes à suivre ? 

C’est nous qui préparons notre programme. Les premières années, on nous a beaucoup aidés en matière de formation. Des ateliers pour la formation du personnel et pour la sensibilisation des populations à risque. En Tunisie, la prévalence du Sida est minime, très minime quand on considère le nombre des personnes vivant avec le VIH par rapport au nombre de la population totale (1 pour 100.000 habitants). Cette donnée importante a fait que le Fonds choisisse une politique différente de celle pratiquée dans les pays où la prévalence est forte. Ainsi, en Tunisie, le Fonds a décidé qu’on ne travaille pas avec l’ensemble de la population, ce qui constitue une perte de temps et un gaspillage d’argent, mais avec « la population clef », celle qui est atteinte du virus ou celle qui présente des risques élevés de contamination, afin de circonscrire le virus dans un espace limité et empêcher sa diffusion à grande échelle.

Nous travaillons avec les usagers de la drogue, et principalement les personnes qui s’injectent ; une autre Association travaille avec les usagers de la drogue et les MSM (Men who have sex with men) ; une troisième association travaille avec les usagers de la drogue et dans les milieux de la prostitution.

 

Il va sans dire que votre travail n’est pas un travail de bureau, mais essentiellement de terrain. Concrètement, en quoi consiste ce travail ?

Nous travaillons avec les usagers de la drogue où le risque de contamination par le VIH vient de l’échange des seringues, et dans les prisons. Nous sommes la seule association qui a des activités dans les 27  prisons du pays et les six centres de détention pour les mineurs.

En 2008, nous avons fait un partenariat avec les directions des prisons. On s’est mis d’accord sur le rythme des visites, le nombre et le genre de personnes à visiter et à sensibiliser. On a commencé d’abord notre travail avec le personnel des prisons. Nous avons fait un atelier de trois jours pour le personnel médical, Nous avons travaillé avec au moins 800 personnes appartenant au personnel des différentes prisons. Nous avons travaillé avec tous les directeurs des prisons dans le cadre de trois ateliers organisés dans le nord, le centre et le sud du pays. Les ateliers ont été animés par des professionnels de la santé qui expliquent la maladie du Sida, mais aussi des juristes pour parler des droits de l’homme et du devoir de leur respect.

 

Comment sont choisies les personnes à sensibiliser dans les prisons ?

C’est la direction de la prison qui choisit le groupe à sensibiliser. Il s’agit de jeunes ayant touché à la drogue ou qui risquent d’y toucher. On nous amène des groupes de 25 détenus. On commence par un pré-test anonyme où l’on note seulement l’âge et le sexe du détenu. Il y a dix questions qu’on pose et les détenus doivent répondre par oui ou par non. Après la séance de sensibilisation, les détenus tournent la feuille et trouvent les mêmes questions auxquelles ils répondent de nouveau dans le cadre du post-test. Dans le pré-test, on a une idée des connaissances de base du détenu, et le post-test nous montre le degré d’assimilation des séances de formation. D’une manière générale, les connaissances de base des détenus sont assez bonnes, et leur capacité d’assimilation est assez bonne aussi.

 

Etes-vous autorisés à procéder à des tests de dépistage dans les prisons ?

Depuis mai 2010, nous avons l’autorisation du ministère de la Santé pour procéder à des tests VIH dans les prisons. Après le pré-test, la séance de sensibilisation et le post-test, les détenus qui veulent faire un test VIH restent, les autres regagnent leurs cellules. Nous n’obligeons personne à faire un test malgré lui. Quand le test est positif, on appelle le médecin de la prison qui se charge de la personne séropositive. Le détenu en question sera alors soumis à un test de confirmation du VIH, mais aussi un test d’hépatite B et C. Après 15 jours, on contacte le médecin pour avoir les résultats des analyses. En général, le test de confirmation confirme presque toujours  le premier test.

Dans les grandes prisons,  les besoins en sensibilisation sont importants. Nous nous sommes mis d’accord avec la direction de la prison pour former un groupe de prisonniers qui eux-mêmes prennent maintenant en charge la sensibilisation de leurs codétenus dans les chambres. C’est une expérience unique. Quand on l’a présentée au Maroc et au Liban, elle a suscité à la fois étonnement et enthousiasme.

 

Et concernant votre action auprès des usagers de la drogue ?

Dans notre siège central de Bab Saadoun, il y a un centre de dépistage rapide, anonyme et gratuit. Il y a un autre centre aussi où se trouvent un psychologue et un sociologue. Là c’est un centre pour les toxicomanes qui ne consomment plus, mais qui demandent un soutien psychologique et social. Les personnes vivant avec le VIH viennent nous voir aussi pour un soutien psychologique, social ou financier. La municipalité de Tunis nous a donné un local Rue d’Allemagne, ouvert toute la journée, où l’on accueille les personnes qui consomment de la drogue. Il va sans dire qu’ils ne sont pas autorisés à consommer dans nos locaux, ni à avoir de la drogue sur eux au moment de la visite.

 

Ce sont des personnes qui sollicitent votre aide pour un sevrage ?

Oui, tout à fait, ce sont généralement des personnes qui veulent arrêter, mais qui ne peuvent pas du jour au lendemain. Elles demandent de l’aide, et on met à leur disposition des psychologues et des spécialistes du sevrage pour les aider. Si cette personne réussit à ne plus toucher à la drogue, on se charge de lui faire apprendre un métier en vue de son intégration dan la société. Il y’en a qui veulent être éducateurs dans leurs quartiers, et on en a recruté quelques uns. Nous avons trois femmes et six hommes, tous d’anciens usagers de la drogue qui travaillent pour nous en tant qu’éducateurs dans leur propre quartier. Ils sensibilisent leurs amis et leurs connaissances sur les dangers de la drogue, mais en même temps assurent l’échange de seringues pour les personnes qui ne veulent pas venir à la Rue d’Allemagne où on fournit de nouvelles seringues en échange des seringues déjà utilisées.

 

Avez-vous procédé à des enquêtes sur le terrain auprès de ce que vous appelez « les populations clefs » ? 

En 2009, nous avons fait une enquête socio-comportementale chez les usagers de drogue en Tunisie en partenariat avec le ministère de la Santé publique et le Fonds mondial qui a financé l’enquête.

En 2009, l’enquête a été faite auprès de 507 personnes (300 personnes de Tunis, 150 personnes de Bizerte,  et 50 personnes de Sousse). 

En 2011, une autre enquête a été menée auprès de 807 personnes (500 de Tunis,  200 de Bizerte et 100 de Menzel Bourguiba). D’après ces enquêtes, il y a environ dix mille personnes qui s’injectent de la drogue. On a un autre travail avec un autre bailleur de fonds à travers lequel on espère toucher les personnes qui s’injectent à Jendouba et au Kef. On a commencé à travailler au Kef avec un groupe de personnes qui s’injectent de la drogue et auxquelles on distribue des seringues et des préservatifs.

 

Quel était le but de ces enquêtes ?

L’enquête a pour but d’évaluer la sérologie des groupes à risque. En 2009, nous avons enquêté sur le VIH et les hépatites B et C. En 2011, sur le VIH et l’hépatite C. L’autre aspect de l’enquête est comportemental lié à la sexualité des groupes à risque et sur l’utilisation ou non des préservatifs. Les autres aspects qui nous intéressent sont : quel genre de drogues ils consomment ? Dans quelles conditions ont-ils commencé leur consommation ? Etc. Dans l’enquête de 2009, nous avons trouvé que chez la population qui s’injecte, le taux d’infection avec le virus du sida est de 3,1%. Ce qui est un taux élevé comparé au taux général de la population qui est 0,01%. Le taux d’hépatite C est de 29%, et l’hépatite B de 3,1%. En 2011, le taux de l’hépatite C était de 33% et le VIH de 2,7% en moyenne avec un pic de 5,1% pour les personnes vivant à Tunis. Il faut dire ici que quand le taux d’infection avec le virus du sida dépasse les 5%, les spécialistes parlent d’ « épidémie concentrée ».

En 2015, si le Fonds accepte de nous financer encore, on compte enquêter dans d’autres régions à l’intérieur du pays.       

 

Etes- vous impliqués dans le traitement des personnes atteintes du VIH ?

Non. Comme vous savez, le traitement se fait uniquement dans quatre centres : Tunis (Rabta), Sousse, Monastir et Sfax. Les rétroviraux sont gratuits. C’est l’Etat qui prend les en charge avec l’aide du Fonds mondial. Il faut dire qu’en Tunisie, il n’y a pas plus de 500 personnes qui sont sous traitement.

De 1985, date du premier cas de sida, jusqu’à ce jour, nous avons eu 1800 cas déclarés qui sont connus avec nom, adresse, âge, et la manière dont le virus leur a été transmis. Toutefois, les organisations internationales estiment qu’entre 4000 et 5000 personnes porteuses du virus en Tunisie, mais ne sont pas connues. C’est pour ça qu’on a fait ces centres de dépistage. Pour terminer sur une note rassurante, disons que le sida est désormais une  maladie chronique non mortelle, dans le cas bien sûr où le virus est découvert assez tôt, et la personne atteinte prend régulièrement ses médicaments.