Hommage à Mohamed Sadok Ben Rachid

Le  28 janvier 2014, l’Institut Pasteur de Tunis a rendu hommage à Mohamed Sadok Ben Rachid (1933-2004), 1er parasitologue tunisien après l’indépendance, éminent chercheur et éminent médecin, homme de sciences et de culture qui a laissé dans les mémoires de ceux qui l’ont connu un souvenir impérissable…retour sur un parcours hors du commun.

Par Florence Pescher-Dridi

C’est dans le grand amphithéâtre de l’Institut Pasteur, au début d’un après-midi très froid, que se sont réunis chercheurs, anciens étudiants, médecins, familles et amis pour assister à l’hommage organisé par l’institut à celui que tout le monde surnommait Si Hamadi. Parmi eux, entre autres, Foued Mebazaa, ex-président de la république par intérim en 2011, qui était venu en mémoire de son ami d’enfance, rencontré sur les bancs du collège Sadiki.

 

Une carrière orientée vers la recherche

 

Le premier à prendre la parole pour nous décrire la carrière du grand médecin qu’était Sadok Ben Rachid ne fut autre que le professeur Amor Chadli, qu’on ne présente plus, premier directeur de l’Institut Pasteur de Tunis du temps où y travaillait Sadok Ben Rachid… aujourd’hui penseur et historien dans le domaine scientifique…

« En 1961, je me trouvais à l’Institut Pasteur de Paris lorsque j’appris qu’il y avait là un Tunisien alors qu’à l’Institut de Tunis on ne comptait que des européens…c’est la première fois qu’il me fut donné de rencontrer Sadok Ben Rachid qui était venu compléter sa formation de biologiste à l’hôpital Bichat. Seul Tunisien à l’époque, à Paris, dans le domaine de la recherche scientifique, il travaillait sur la toxoplasmose.

Fin janvier 1963, Sadok Ben Rachid a soutenu sa thèse de doctorat en médecine sous la direction du Professeur Brumpt, titulaire de la chaire de Parasitologie de Paris, sur cette maladie dont le parasite avait été décrit pour la première fois en 1908 à l’Institut Pasteur de Tunis par Charles Nicolle et Louis Herbert Manceaux. Si la toxoplasmose était déjà connue, il a pourtant fallu  attendre les années 70 et les résultats de chercheurs américains pour comprendre le lien qui existait entre l’ingestion de viande de mouton, chez qui on avait isolé le toxoplasme, et la maladie.

Dix jours après avoir obtenu son doctorat, il avait déjà rejoint l’institut de Tunis où il occupa le poste de chef de laboratoire des entérobactéries. J’aurais voulu le garder près de moi, mais curieux insatiable, Hamadi est reparti 2 fois à Paris : la première pour le CES de parasitologie de la Faculté de Médecine de Paris qu’il obtint en 1964 et pour le CES d’hématologie qu’il réussit en 1965. 

A son retour, Sadok Ben Rachid prit la direction du service des entérobactéries ainsi que celle du service d’immunologie-parasitologie. Il est notamment à l’origine de la découverte, en association avec l’Institut Pasteur de Paris, de la salmonella bardo. Il a aussi mis en évidence des bactéries importantes dans les diarrhées du nourrisson.  En 1966, Sadok Ben Rachid réussit le concours d’assistanat de la Faculté de Médecine de Tunis et commença à enseigner la microbiologie à l’Ecole professionnelle de Santé Publique.

En 1969, Sadok Ben Rachid a été admis comme Maître de conférences à la Faculté de Médecine de Tunis et, en 1973, est devenu Professeur agrégé de parasitologie de ce même établissement.En 1970, il y eut une épidémie de choléra en Tunisie, Sadok Ben Rachid en a isolé la principale bactérie.

En 1975 et jusqu’en 1995,  le Docteur Ben Rachid est parti exercer à la Rabta où il prit la direction du laboratoire de biologie clinique, en parallèle de sa chaire d’enseignement de parasitologie. C’était un homme rassurant, chaleureux, modeste et très encourageant…humaniste, il avait, outre ses qualités scientifiques, des qualités humaines comme on en rencontre peu. Il restera dans les mémoires un grand homme de science tunisien.»

Ahmed Zribi, médecin spécialiste en maladies infectieuses, confirme : « Sadok Ben Rachid n’était pas que parasitologue. En 1971, nous nous sommes rencontrés à l’occasion de l’épidémie de choléra. Il a participé à plusieurs campagnes de prévention contre plusieurs maladies comme la leishmaniose ou le paludisme sur lequel il a beaucoup travaillé et qui sévissait encore énormément à l’époque, puisque la maladie n’a été éradiquée de Tunisie qu’en 1978. En 1975, il a organisé les deux services à l’hôpital la Rabta : immunologie-parasitologie et microbiologie qu’il a mis aux normes internationales. C’était un homme plein d’humour, ce qui est rare dans ce domaine, très bon clinicien aussi. En 1990, nous avons créé ensemble la Société tunisienne des maladies infectieuses. Nous partions chaque année en région pour former les médecins et consolider leurs connaissances sur le paludisme notamment.

Brillant épidémiologiste, Hamadi faisait beaucoup de recherches, de l’enseignement, de la prévention et était aussi entomologiste. »

C’est d’ailleurs grâce à ses recherches entomologiques qu’on doit au Docteur Ben Rachid la découverte d’une nouvelle puce,  sur un mulot du nord du pays, qui, même si elle n’est pas encore inventoriée, porte son nom, la « typlocerusfavosus Ben Rachid ». Ne reculant devant aucun sacrifice pour son métier qui le passionnait, il descendait avec ses assistants ramasser les chats dans les rues de Bab Souika pour ses études sur la toxoplasmose. Homme de terrain il se rendait souvent à Metlaoui et à Redeyef pour étudier un parasite qui se développait dans les mines.

 

L’enseignant et directeur de service

 

Tous ceux qui l’ont connu et/ou qui ont travaillé avec lui sont unanimes, Mohamed Sadok Ben Rachid était, en plus d’un excellent chercheur, un très bon communicateur, patient et pédagogue, très proche de ses collaborateurs et plein de sollicitude. 

Saloua Triki, son assistante à la Rabta confirme : « C’était un patron très particulier, qui nous faisait rire et nous encourageait beaucoup. Il avait une véritable générosité scientifique et nous transmettait tout son savoir. Il avait institué  le travail de recherche au niveau de la faculté alors que ce n’était pas la tradition. Pasteurien jusqu’au bout, il prônait la recherche et encore la recherche… Ses ex-étudiants espèrent vivement pouvoir maintenir le niveau élevé du service de parasitologie du service de l’Institut Pasteur tel qu’il l’avait créé.

 

L’homme…une personnalité à part

 

Pour Sadok Ben Rachid, la médecine était une science au service de l’Homme avec un grand H, il se considérait donc avant tout comme médecin, avec une abnégation, une curiosité, un intérêt  pour l’être humain qui ne s’est jamais démenti…et pourtant ce grand médecin avait d’abord rêvé de faire du cinéma et non de la médecine. Friand de blagues et plein d’humour, il en avait toujours quelques unes au fond de ses poches

Pendant tout l’hommage rendu, nous avons senti chez les intervenants qui se succédaient, une émotion et une admiration sans bornes pour le Professeur Ben Rachid, figure emblématique de la médecine tunisienne contemporaine. « Nous avons passé de nombreuses soirées ensemble à l’hôtel lorsque nous partions pour faire de la prévention en région. Homme très cultivé, très serviable, humble, discret, Hamadi n’a pas toujours voulu dire ce qu’il faisait pour son pays, non par goût du secret mais, au contraire, par pudeur  mais croyez-moi, il a fait beaucoup. Sadok Ben Rachid était un homme affable, plein de sciences, et nationaliste convaincu » nous dit le Dr Ahmed Zribi.

Le Professeur Djaiet, directeur de la Société des sciences arts et lettres de Tunis, renchérit : « Sadok Ben Rachid était un homme timide, féru de poésie, et de littérature, il aimait la musique, et Bacchus, un amour, qu’il m’a communiqué. »

« Mon père était un homme sensible sous sa carapace », nous dit sa fille, « il rêvait d’un monde meilleur face aux injustices, il était porteur de l’idée de progrès pour son pays ».

Sadok Ben Rachid était un communiste et un militant pour le nationalisme arabe convaincu mais d’une grande modestie, il ne se mettait jamais en avant. Un militant et un ami fidèle, homme de gauche, amateur de poésie, de Brassens, de Léo Ferré, de Fairouz et de Mozart, du cinéma de Visconti, et de littérature orientale.

Mohamed Sadok Ben Rachid n’avait pas peur d’affirmer ses prises de position,  il était contre le jeûne du Ramadan et l’assumait ; il avait fréquenté le « 115 *» et bien qu’il fut un fervent défenseur du nationalisme arabe, il côtoyait les grandes figures de la gauche française.

Très simple, il prenait toujours le même sandwich au kaftaji sauf les jours de mloukhia chez sa mère, rendez-vous incontournable. 

Un dernier intervenant, raconte : « Un jour, je l’ai appelé pour lui demander s’il voulait bien m’aider à rédiger les statuts de la société tunisienne d’anatomopathologie vétérinaire », j’avais un peu peur d’oser aller vers ce grand savant, car à l’époque les vétérinaires étaient mal considérés, personne n’aurait voulu donner sa fille à un véto, à un médecin oui, à un véto non. Donc lorsque je lui ai demandé de l’aide pour la création de cette fondation, je lui demandais aussi combien il me coûterait de monopoliser son temps précieux et compté, il m’a répondu au téléphone « 2 mille… avant de préciser tout de suite, 2 millefeuilles de la Marsa. Voilà il a fait tout ça, juste pour deux millefeuilles… et par générosité. »

 

 

* le 115 bd Saint Michel à Paris était le siège de l’AEMNA,  l’Association des étudiants musulmans nord-africains, où de nombreuses figures politiques de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie modernes sont passées pour faire aboutir le processus qui mènera aux indépendances. ν