Interview: Dr Yosr Hamdi Docteur en médecine moléculaire Laboratoire de génome biomédicale et oncogénétique-Institut Pasteur

Les recherches que vous faites dans votre laboratoire concernent la prédisposition génétique au cancer du sein, c’est bien cela ?

Tout à fait, notre parcours intéressant la médecine moléculaire et ayant travaillé sur les maladies héréditaires et les cancers hormono-dépendants, nous nous sommes spécialisés dans la génétique relative au cancer du sein.

Il faut tout d’abord savoir que plusieurs facteurs entrent en ligne de compte concernant la prévalence de cette maladie, à savoir les facteurs hormonaux bien sûr, les facteurs environnementaux, les caractéristiques physiques, comme l’obésité ou la densité mammaire, on ne parle pas des fortes poitrines, et les femmes diabétiques sont aussi fortement prédisposées au cancer du sein. Le cancer du sein est donc une maladie multifactorielle et très complexe, ce qui explique la raison pour laquelle il n’existe pas un traitement unique susceptible d’éradiquer, du jour au lendemain, la maladie. Tout comme le cancer de la prostate ou celui des ovaires, le cancer mammaire est, comme je le disais, hormono-dépendant, donc directement lié à la production hormonale, essentiellement l’œstrogène et la progestérone. On estime à 5 à 10 % de prédisposition génétique chez les femmes atteintes du cancer du sein. Je pense personnellement que ce taux est en-deçà de la réalité, ce qui reste à définir, d’autant plus que, malheureusement en Tunisie, nous manquons encore d’études définissant le spectre exact mais nous y travaillons.

Disposons-nous de chiffres relatifs à la prévalence du cancer du sein ?

L’âge d’apparition de ce type de cancer est, chez les Nord-africaines, inférieur de dix ans par rapport aux Européennes, même s’il est plus rare. En effet, l’âge moyen de son apparition en France est de 45 ans, alors qu’en Tunisie il est de 35 ans et nous cherchons à en déterminer les raisons. Nous pensons toutefois à l’origine génétique. L’incidence du cancer du sein a aussi triplé ces dernières années, avec 3.000 à 3.500 nouveaux cas par an en Tunisie.

Y a-t-il des gènes précis qui prédisposent justement au cancer du sein ?

Certains gènes sont, en effet, impliqués dans l’apparition de cette pathologie, notamment les gènes BRCA1 et BRCA2, communément connus pour leur association avec ce cancer. Ces deux gènes expliquent 20 à 25 % des cas héréditaires de cancer du sein, parmi les 5 à 10 % précédemment cités. Ce qui donne environ 75 % des femmes atteintes du cancer du sein et ayant une histoire familiale, héréditaire, pour lesquelles nous n’avons toujours pas été en mesure d’identifier les gênes responsables.

Quelle est la prévalence de cette mutation génétique à l’échelle de la population ?

Les mutations sont, par définition, rares et leur fréquence varie d’une population à une autre, d’une région à une autre. Cependant, nous savons qu’elles sont liées à l’environnement. De nombreuses études sont, d’ailleurs, réalisées dans ce sens, sur ce que l’on appelle la relation « gène-environnement ». Une telle interaction explique que ces mutations n’aient pas la même incidence selon le pays de résidence, sachant que certaines cultures pratiquent la consanguinité. En effet, même si je n’encourage pas les personnes dans cette voie, il s’agit là d’un facteur réducteur de fréquence des mutations délétères sur les gènes BRCA1 et BRCA2, c’est un fait bien établi aujourd’hui. Par ailleurs, la consanguinité augmente la fréquence de maladies récessives, elle augmente le monozygotisme et dilue l’hétérozygotisme.

A-t-on identifié d’autres gènes impliqués dans la prédisposition au cancer du sein ?

Nous estimons qu’il existe encore une dizaine d’autres gènes en corrélation avec le cancer du sein, comme c’est aussi le cas d’autres gènes avec d‘autres cancers mais pouvant tout de même avoir, dans certains cas, une incidence sur le cancer du sein. Comme il est vrai aussi que d’autres mutations subies pas BRCA1 et BRCA2 peuvent conduire à d’autres formes de cancer.

Parmi le taux de cancer du sein d’origine héréditaire, 50 % des gènes liés ont pu être déterminés avec précision, la localisation des mutations responsables pour les 50 % restants n’a pas encore été possible.

En quoi consiste le dépistage génétique et qui intéresse-t-il ? Et est-il réalisable en Tunisie ?

Pour ce qui est de la procédure, et génétiquement parlant, nous sommes capables de faire à la fois le dépistage et le diagnostic du cancer du sein, puisque les mutations sur les gènes BRCA1 et BRCA2 sont connues en Tunisie. Nous travaillons actuellement sur les gènes d’une soixantaine de familles seulement car nous commençons tout juste et manquons de moyens, nous espérons, à l’avenir, être en mesure d’ouvrir ces analyses génétiques au plus grand nombre. C’est généralement l’oncologue qui adresse à nos services sa patiente pour réaliser cette analyse qui, si elle révèle une origine génétique, permettra au praticien d’avoir une appréciation plus précise de la maladie et de son éventuelle évolution, ce qui interviendra tant dans le choix du traitement que du type de prise en charge (mastectomie ou non).

Si l’origine génétique est avérée, la recherche de la même mutation peut être réalisée pour les proches en relation linéaire puisque, dans 99 % des cas, elle est identique et provoquera la maladie, le dépistage la ciblera donc.

De quelle manière les résultats de l’analyse génétique influent-ils sur le traitement que prescrira l’oncologue ?

Pour les patientes chez lesquelles une mutation sur le gène BRCA1 aura été identifiée, nous disposons d’un traitement personnalisé qui correspond de façon spécifique à cette mutation, ce qui limitera les autres traitements, plus invasifs. En effet, à ce stade de la recherche, ce que l’on appelle la médecine personnalisée n’est appliquée que pour BRCA1 et BRCA2.

Ailleurs, en Europe ou en Amérique, c’est différent. Beaucoup d’argent est investi dans la recherche, leur permettant d’être en mesure d’établir le spectre mutationnel des gènes BRCA1 et BRCA2. La recherche n’en n’est pas encore là en Tunisie mais nous y travaillons, nous ne disposons que de quelques mutations que nous sommes en train de tester. Ce qui ne signifie pas forcément, si nous ne trouvons pas de mutation, que la personne concernée ne présente aucun risque, cela est simplement dû aux moyens actuels dont nous disposons et qui ne nous permettent pas d’aller plus en avant.

Et pour le dépistage ?

Si une personne possède la mutation, la probabilité de contracter la maladie est forte, il est difficile de lui assurer qu’elle y échappera. Cependant, lorsqu’elle est détectée assez tôt, les chances de rémission totale et d’échapper aux traitements lourds que la maladie implique augmentent. Alors que si le diagnostic est tardif, la totalité de la procédure est nécessaire, à savoir la chirurgie, la chimiothérapie et la radiographie.

Qu’en est-il pour le dépistage des autres gènes ?

Pour ce qui est du dépistage des autres gènes pouvant aussi être liés au cancer du sein, nous espérons commencer à l’appliquer dans deux ans, puisque justement nous entamons un grand projet en novembre. Il s’agit du PEC (projet d’étude en cancérologie), financé par le Ministère de la Santé et se déroulant à l’hôpital Abderrahmane Mami de l’Ariana pour une durée de deux ans. Son objectif principal sera d’établir si d’autres mutations sur d’autres gènes existent et sont susceptibles d’être impliquées dans le cancer du sein. Nous sommes cinq équipes à travailler sur ce projet : une à l’hôpital Charles Nicolle, une au service d’oncologie de l’hôpital Abderrahmane Mami, une autre à l’Hôpital militaire, une équipe du Centre de pharmacovigilance, celle du Dr. Sonya Abdelhak et une au laboratoire de recherche de la Faculté des sciences et la notre. Ces équipes travaillent en collaboration afin de mener à bien cette recherche pour établir, au terme de ces deux années, un protocole complet nous permettant de réaliser un dépistage et un diagnostic génétique conformes aux normes.

Dans de nombreuses pathologies, l’accent est mis sur les avancées dans les connaissances génétiques pour soigner les patients. Est-ce le cas pour le cancer du sein ou est-ce encore une voie secondaire ?

C’est le but que nous visons et nous pouvons l’atteindre, nous sommes sur la bonne voie mais nous n’en sommes qu’au début. En outre, il faut prendre en compte le paramètre financier. Nous espérons toutefois, à terme, être en mesure de contribuer davantage à la maîtrise de cette maladie grâce au dépistage précoce. D’ailleurs, en dépit des difficultés, nous planchons surde nouveaux gènes et les résultats sont prometteurs.

Un dernier mot sur le projet PEC ?

Comme je l’ai dit, il débutera en novembre et ce, pour une durée de deux ans à l’hôpital Mami de l’Ariana au service d’oncologie. Il est, d’ailleurs, ouvert à toutes les femmes qui souhaitent se faire dépister gratuitement tout en contribuant à la recherche médicale. Ce sera une sorte de prolongement de la recherche que nous faisons déjà avec, en prime, l’élargissement du spectre. En effet, grâce à notre équipe pluridisciplinaire, nous inclurons des recherches épigénétiques, à savoir l’influence des facteurs extérieurs sur le niveau d’expression des gênes, pharmacogénétiques. Ce sera une première en Tunisie et cela consistera à doser les traitements de chimiothérapie chez les patientes pour déterminer la dose optimale adéquate afin qu’elles ne développent pas d’effets secondaires indésirables. Nous espérons, à terme, arriver à une dose personnalisée selon le bagage génétique.

Nous faisons également un appel aux associations, fondations et secteur privé qui veulent aider la recherche.

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