La peau est un terrain couvert de bactéries, et pendant des années, le monde avait cru que ces microbes étaient signe de mauvaise hygiène et de peau sale, jusqu’à ce que les recherches scientifiques viennent démontrer le contraire. En effet, le microbiote est un organisme a part entière qui est aussi responsable de notre santé cutané que le reste du corps et selon les études récentes, agir sur le microbiote de la peau peut avoir des implications de taille dans la prise en charge des maladies cutanées.
Rencontre avec le Dr Richard Martin, chercheur en microbiologie et spécialisé en analyse du microbiote de la peau, qui travaille en étroite collaboration avec les laboratoires l’Oréal depuis plus de 25 ans, autour de la flore cutanée, ou ce qu’on appelle le microbiote de la peau.

Richard Martin

Dr Richard Martin, Chercheur en microbiologie, spécialisé en étude et en analyse du microbiote de la peau

Vous êtes chercheur en microbiologie, spécialisé en étude et analyse du microbiote de la peau. A quand remonte votre coopération en matière de recherche avec les laboratoires La Roche Posay?

Cette collaboration a vu le jour en 1989 quand le groupe L’Oréal a racheté La Roche Posay et à cette époque là, on s’est intéressé à l’analyse de la microflore de l’eau thermale de la Roche Posay, une eau riche en micro-
organismes. Toutes les eaux thermales ont une signature minérale et ont donc par conséquence chacune une signature microbiologique. La particularité de l’eau thermale de La Roche Posay, c’est qu’elle est riche en sélénium et d’autres sels et oligo-minéraux, des éléments extrêmement rares et qui rentrent en ligne de compte dans le métabolisme des bactéries et donc dans l’équilibre de notre micobiote cutané. Et c’est en partant de ce principe que nous avons commencé à identifier tous les microorganismes qui sont présents dans l’eau de La Roche Posay ou qui sont sur la peau de nos patients dans un but de les cultiver. Au cours de ces 25 ans de recherche et de collaboration avec les laboratoires La Roche Posay nous avons pu être pilier ( leader) dans ce domaine.

Quelles sont les dernières découvertes dans ce domaine ?

Aujourd’hui nous avons la certitude que le microbiote cutané qui est l’ensemble de micro-organismes en surface et / ou dans notre peau constitue un organisme a part entière et qu’il est aussi responsable de notre santé cutané que le reste du corps. Le microbiote est donc considéré comme un nouvel organe ou encore comme une « deuxième peau » avec une écologie complète et qui est composée en grande partie de bactéries, mais aussi de levures et de champignons qui sont plutôt minoritaires. De ce fait, toute modification de la composition du microbiote cutané est associée à plusieurs maladies inflammatoires de la peau dont le psoriasis ou la dermatite atopique.
Toutes ces données viennent confirmer l’importance du microbiote pour avoir une peau en bonne santé, c’est la raison pour laquelle nos travaux ce sont focalisés sur ce domaine et avec l’apparition de nouvelles technologies comme le NGS (les technologies de séquençage de l’ADN à très haut débit) nous avons commencé à établir la cartographie du microbiote de l’eau de La Roche Posay. L’identification des bactéries présentes dans notre eau thermale nous a permis d’enrichir nos produits afin de rééquilibrer le microbiome des patients souffrant de maladies chroniques de la peau et leur apporter une meilleure qualité de vie.
Nos travaux ne se sont pas arrêtés aux bactéries, on est en train d’évoluer vers les levures et les champignons qui ont une fonction supplémentaire au niveau de la peau. Il faut savoir aussi que les bactéries ont leurs propres virus qui s’appellent les phages. Voilà les dernières découvertes et c’est là qu’on en est aujourd’hui. Après ces années de recherche on peut enfin expliquer aux gens que la peau est couverte par un million de bactéries par cm2 et cela les choque moins. Mais il y a quinze années de cela, on ne pouvait pas le dire, parce qu’une peau qui contient des bactéries était considérée comme une peau sale. Et voila que le paradigme est en train d’évoluer et que toute cette image est en train d’évoluer. On parle beaucoup plus aujourd’hui d’écologie bactérienne appliquée à la peau, on évoque même l’homéostasie microbienne. Ces microorganismes vivent en équilibre comme dans un « village » et ils partagent un tas de molécules et de fonctions. Au final, une bonne santé de la peau passe à travers l’harmonie de son paysage microbien. C’est curieux de dire cela aujourd’hui. Et pourtant c’est la réalité.

Quelle est la place du microbiote dans la physiopathologie de la dermatite atopique ?

Pour la dermatite atopique (DA) on a confirmé avec des techniques de NGS que le staphylocoque doré (le staphylocoque aureus), est une bactérie impliquée dans cette affection. Mais on sait aussi que le fait de restaurer un bon niveau de staphylocoque doré, n’est pas suffisant pour améliorer la qualité du microbiome. C’est là qu’on a découvert qu’il y avait des microorganismes de la famille des xanthomonadaceae qui sont kératolytiques (qui se nourrissent de la kératine). Face à ce paysage microbien, nous proposons des émollients de La Roche Posay qui donnent grâce a leur composition accès à ces bactéries à un substrat adéquat pour elles, c’est-à-dire de l’eau, une source azotée avec la kératine et une source carbonée que nous amenons en plus avec le mannose. Eh bien ces bactéries vont proliférer et elles vont aider la peau à desquamer, à retrouver un équilibre et à avoir un aspect beaucoup plus sain.
C’est ce qu’on a vu de nos yeux avec des enfants traités avec les produits La Roche Posay et qui vous regardent aux yeux et vous disent « c’est formidable, on n’a plus mal ».

Qu’en est-il du psoriasis?

Le cas du psoriasis est complètement différent de la dermatite atopique. Quand on regarde le psoriasis, et bien finalement le microbiote de la peau est extrêmement perturbé. La peau n’a plus son continuum. C’est une peau qui est très sèche et très altérée. En effet, nous traitons le microbiote dans le psoriasis plutôt comme une conséquence et non comme une cause, c’est-à-dire que si le microbiote est de mauvaise qualité, et qu’il y a peu de biodiversité, ce n’est pas en essayant de ramener ce microbiote à quelque chose de plus équilibré qu’on va avoir des résultats. Tout d’abord il faut réparer la peau, bien préparer le terrain pour ensuite agir sur le microbiote.

Réguler le microbiote pour traiter les pathologies cutanées est une approche innovante. Quel est l’apport thérapeutique de cette innovation?

Il y a des facteurs sur lesquels on peut jouer et d’autres qui restent à découvrir. Par exemple, on a traité avec le professeur Brigitte Dreno toute la partie « acné » et on a eu une grande surprise suite aux prélèvements qui ont été faits et qui étaient des prélèvements de surface. On a en effet vu un profil auquel on ne s’attendait pas, dans lequel il y avait des staphylocoques et peu de bactéries Propionibacterium acnes. On se rend compte que comme pour le corps et le tractus digestif si on n’avait pas de micro-organismes, on ne vivrait pas tout simplement, parce qu’ils interviennent dans la régulation de notre métabolisme en nous fournissant plusieurs molécules indispensables pour notre corps dont les vitamines par exemple. D’ailleurs, toute la famille de la vitamine B est fournie par les bactéries, et l’homme est quasiment incapable de les fabriquer. La vitamine B12 ou la cobalamine est fabriquée directement par des bactéries sur la peau et donc au niveau du tractus digestif. Au-delà, on sait aujourd’hui que la plupart des bactéries qu’elles soient sur la peau ou dans le tube digestif sont capables de produire des neuromédiateurs. On peut projeter demain d’avoir une peau plus apaisée, en misant sur les neuromédiateurs et qu’on va cibler une famille de bactérie en l’alimentant plus que d’autres. C’est ce qu’on a déjà commencé à faire en ajoutant une source carbonée afin de changer le profil microbien et favoriser une bactérie qui nous intéresse, au détriment d’autres bactéries qui nous intéressent beaucoup moins. Mais l’idéal dans tous les cas, c’est de garder l’équilibre et la biodiversité. La peau est un organe vivant, ce qu’elle aime, c’est l’équilibre et la diversité. Et c’est ce qu’on peut amener en agissant sur le microbiote. Donc pour revenir à toutes les pathologies et à tous les dysfonctionnements de la peau, chaque fois on va avoir des candidats qui vont aider ou pas la peau à se restaurer, et donc il va falloir jouer sur les métabolismes et sur les équilibres bactériens puisqu’ils sont des acteurs principaux. On voit donc très bien que nos découvertes concernent l’échelle trophique et que c’est à cette échelle qu’il faut intervenir. Ce que nous avons découvert pour la dermatite atopique ou pour le psoriasis afin d’aider les patients à acquérir une peau plus normale, on est en train de le découvrir, à la fois sur l’acné, sur l’état pelliculaire et sur un tas d’autres dysfonctionnements.