14ème cours panafricain sur les interventions cardiaques

Les maladies cardio-vasculaires (MCV) se développent rapidement et occupent une place cruciale dans les systèmes de santé des pays en développement. La cardiologie africaine subit inéluctablement sa transition épidémiologique, au même titre que les autres pays en voie de développement. Ainsi, doit-elle subir la métamorphose nécessaire devant l’amener à s’adapter aux nouvelles réalités. Les cardiologues africains sont conscients de cet énorme défi et leurs efforts demeurent constants, non seulement en matière de politique de prévention dans le cadre d’une stratégie nationale de lutte contre les maladies liées à l’athérosclérose, mais aussi en matière d’équipements modernes, de formation, de recherche et de stratégie thérapeutique curative, comme la cardiologie interventionnelle. Ainsi, le 14ème cours panafricain sur les interventions cardiaques (PAFCIC ou Panafrican Cours on Interventionnal Cardiology) s’inscrit-il dans une dynamique nouvelle, celle de la prévention cardiovasculaire.
Aujourd’hui, le mode de vie occidental et ses pratiques alimentaires sont de plus en plus adoptés par les Africains, notamment dans les villes. En effet, partout sur le continent, on mange trop gras, trop sucré et trop salé. Un mode d’alimentation qui favorise l’accroissement des maladies cardiovasculaires, dont l’ampleur est devenue inquiétante en Afrique. L’éradication de ces maladies liées aux modifications du mode de vie est un enjeu de développement. D’autant que, pour un malade souffrant de ces pathologies, se soigner est un combat qui dure toute la vie. Malgré les ravages qu’hélas elles provoquent, ces maladies chroniques ne bénéficient pas de moyens conséquents dans la répartition des ressources allouées à la santé. Elles sont le parent pauvre des politiques sanitaires en Afrique, comme l’ont expliqué les cardiologues lors du dernier PAFCIC, tenu du 27 au 28 septembre à l’hôtel Mehari Hammamet. Un travail de longue haleine, en matière de prévention et de sensibilisation, est plus que jamais urgent pour que la situation ne s’aggrave pas et atteigne des proportions alarmantes, surtout qu’en matière de structures de santé les pays africains sont en deçà des normes internationales. Ce cours à Hammamet permettra aux chercheurs d’échanger leurs expériences et de trouver des moyens de sortir de ce guêpier mais aussi de renforcer le plaidoyer et la sensibilisation dans toutes les couches sociales du continent. Le Ministre de la santé, Abdelatif Mekki, a indiqué, lors de l’ouverture de cette 14ème édition du cours panafricain sur les interventions cardiaques, que son ministère procédera à l’augmentation du budget consacré à la santé, en passant de 6 à 12 % du budget de l’Etat. « Cette procédure devient une urgence au vu de la situation sanitaire actuelle de la Tunisie et doit être établie de manière progressive sur une période de trois ans. La Tunisie ne peut faire face aux changements épidémiologiques, en dépit de sa disposition de ressources humaines et compétences importantes. Les défaillances et insuffisances des infrastructures ne permettent pas, en effet, une bonne préparation à la lutte contre les épidémies. Les défaillances en question empêchent de faire face à certaines maladies, comme celles cardiovasculaires qui sont, à hauteur de 30 %, à l’origine des décès ».

Kamel Bouaouina

Le STEMI : un réel problème de santé publique
Le premier thème proprement scientifique abordé, lors du congrès, a été celui du syndrome coronarien STEMI (infarctus du myocarde avec élévation du segment ST) : un phénomène de plus en plus fréquent venant, en partie, de la suralimentation croissante chez de nombreux Tunisiens. Un constat qui nécessite une perpétuelle évolution des soins pour réagir car cette maladie, comme l’ont démontré les cardiologues africains, constitue un vrai problème de santé publique au Maghreb. Ce syndrome coronarien STEMI reste le plus fréquemment diagnostiqué. Le facteur temps étant l’élément clé du pronostic, la prise en charge dans le continent africain reste assez problématique, même si elle est meilleure en Tunisie que dans les autres pays. Les délais de diagnostic et de prise en charge restent assez longs. Il est de 6 heures en moyenne en Afrique ; respecter les délais recommandés entre le diagnostic et la salle de cathéter est difficile. Le recours à la thrombolyse, ainsi qu’à l’angioplastie coronaire, est encore limité. La prise en charge hospitalière reste standardisée par rapport à une gestion pré-hospitalière presque inexistante. La mise en place de stratégies nationales avec cartes sanitaires est le seul garant d’un accès au juste soin. Le développement de la régulation médicale autour de filières de soins spécialisées optimiserait les délais thérapeutiques et la promotion de la médecine pré-hospitalière améliorerait les délais de thrombolyse et d’angioplastie coronaire. La formation médicale continue des ressources humaines, exerçant dans les réseaux d’urgence, contribuerait à standardiser la prise en charge. Le Pr Habib Gamra, de l’hôpital universitaire Fatouma Bourguiba à Monastir, a évoqué, au cours de son intervention, l’incidence considérable des maladies cardiovasculaires en Tunisie, leur fréquence (45 %), le coût de prise en charge de ces pathologies, la mortalité qui leur est associée, justifiant un dépistage individuel des facteurs de risque de ces maladies et l’évaluation du risque global du patient. Les facteurs de risque des maladies cardio-vasculaires sont très nombreux. Citons, parmi les plus importants, l’hypertension artérielle (47 %), le tabagisme, les dyslipidémies ou encore le diabète (33 %) et l’obésité (74 %). Leur prévention doit être à la fois individuelle et globale et ne peut se concevoir sans une évaluation épidémiologique précise et objective, devant aboutir à une stratégie nationale planifiée et durable. D’éminents spécialistes africains ont tenté d’analyser cette prise en charge dans leur pays. Pour Samir Ahnia, cardiologue algérien, cette pathologie touche 50.000 patients par an. Il a posé la question de savoir si la prise en charge a évolué ces dernières années. « Certes, dit-il, elle est différente dans le temps et l’espace. Le traitement médical a bénéficié de progrès, dans la mesure où nous disposons de beaucoup de molécules, certaines sont préventives de l’infarctus, d’autres le sont pour les complications de cet infarctus une fois constitué. Peut-on, dans ce cas, être optimiste quant à la disponibilité du traitement chez nous ? Heureusement que oui. Nous disposons de tous les médicaments nécessaires à la prise en charge de cette maladie. Notre couverture sociale n’est peut-être pas la meilleure du monde mais elle demeure excellente, avec le système du tiers payant. Il existe un programme national de lutte contre les maladies cardiologiques. Ce projet, très ambitieux, vise justement à prévenir un certain nombre de maladies cardiovasculaires dont la fréquence augmente considérablement ».

Un coût très élevé !
Les maladies cardiovasculaires représentaient la première cause de décès par maladie non transmissible en Côte d’Ivoire, a indiqué le Pr Roland N’Guetta, cardiologue interventionnel ivoirien à l’Institut de cardiologie d’Abidjan. « En Côte d’Ivoire, 33,4 % de la population âgée de 25 ans ou plus en souffre. La STEMI représente 80 % des urgences coronaires et touche les personnes âgées de 54 ans. Le délai de prise en charge est de 45 heures. 30 % arrivent avant 6 heures et 69 %, après 12heures. Le taux de mortalité est de 7,7 %. Si rien n’est fait, un décès sur deux en 2020 sera principalement occasionné par un accident vasculaire cérébral et une maladie cardiaque. Faute de moyens, le taux des patients ayant subi une thrombolyse est de 3,7 %. Le coût de la prise en charge demeure élevé (2000 dollars pour l’angioplastie) et peu de patients bénéficient d’une assurance maladie. Réduire la charge des maladies et accidents cardiovasculaires, avec à leur tête l’hypertension artérielle, s’impose comme l’un des défis pour le développement au 21ème siècle » ajoute-t-il. L’infarctus du myocarde (IDM) progresse aussi au Sénégal, selon le Dr Maboury Dioa : « La mort survenait autrefois dans 20 % des cas ; aujourd’hui, elle concerne 5 à 7 % des cas. Cependant, les récidives sont très fréquentes si on ne supprime pas les facteurs de risque de l’IDM : une alimentation riche en cholestérol (beurre, laitages, viande) mais aussi le tabagisme, l’hypertension, le diabète, la sédentarité, l’excès de poids et l’alcoolisme. L’infarctus du myocarde est une urgence cardiologique, sa prise en charge précoce est indispensable pour limiter la nécrose et faire face aux complications mettant en jeu le pronostic vital. La phase pré-hospitalière constitue une période précieuse, qui doit être gérée avec célérité au grand bénéfice du patient. 50 % des malades n’arrivent pas à temps, alors que 50 % sont envoyés par leurs médecins traitants. Autres problèmes relatifs à la prise en charge des malades, le coût élevé des traitements et le retard d’admission en USI (unité de soin intensif). Le délai moyen d’hospitalisation est de 53 heures. Le coût mensuel dépasse les 2000 euros. La prise en charge de l’infarctus du myocarde constitue un problème de santé publique avec une morbimortalité élevée dans notre région. Le recours aux médecins traditionnels et l’absence de structures d’accueil des urgences contribuent au retard de prise en charge. La réduction de la morbimortalité de cette affection passe par la rapidité et la disponibilité des moyens diagnostiques et thérapeutiques efficaces ». Les données que les cardiologues africains ont présenté montrent clairement que les facteurs de risque des maladies cardio-vasculaires vont connaître un accroissement et toucheront une frange beaucoup plus importante de la population qui se sédentarise de plus en plus et qui perd les bonnes habitudes alimentaires. Aujourd’hui, nous constatons que notre alimentation s’occidentalise, des maladies, hier inconnues, font leur apparition (l’obésité, le diabète…) et, l’industrialisation aidant, on assiste alors à une mutation des comportements. Une dangereuse métamorphose est en train de s’opérer, de prendre forme au moment où nous ne sommes pas prêts à faire correctement face à la situation présente, que dire quand d’autres maladies dégénératives feront surface, ce qui signifie que nous allons avoir à faire à des flots de patients grabataires, des malades d’un genre nouveau, qui nécessiteront des prises en charge très lourdes et des moyens spécifiques en long séjour. Y sommes-nous préparés ? 

Dr Eduardo Camenzind

Professeur à l’université de Genève et responsable des salles de cathétérisme des hôpitaux universitaires de Genève.

« Le rôle de la prévention primaire et secondaire reste primordial »

Comment jugez-vous la prise en charge des maladies cardio-vasculaires en Afrique ?

Les maladies cardiovasculaires restent une des principales causes de morbidité et de mortalité dans les pays africains. Malgré une amélioration de la prise en charge de ces affections en phase aiguë, le rôle des préventions primaire et secondaire reste primordial. En Suisse, le taux de mortalité d’origine cardiovasculaire représente 41 % de la mortalité globale, dont 50 % sont dûs à la maladie coronarienne. Cette prise en charge de l’infarctus du myocarde varie selon les ressources des pays africains. Nous avons vu des pays qui souffrent avec une seule salle de cathétérisme. Il est impossible d’avoir une prise en charge uniforme quant il y a variabilité des moyens à disposition. C’est donc un travail d’optimalisation des ressources à disposition pour une prise en charge optimale de l’infarctus. On peut mieux faire, même lorsque les ressources sont minces.

Comment optimiser cette prise en charge ?

C’est une question de temps. L’homogénéisation pour une prise en charge médicale optimum est dictée par des aspects économiques. De nombreux pays africains font des progrès importants dans l’élaboration de programmes nationaux pour la surveillance des facteurs de risque et la prise en charge de l’hypertension. Le but est de mettre en œuvre des interventions favorisant une modification des comportements au niveau individuel et dans l’ensemble de la population.

Le Nord est-il responsable de cette situation ?

Je ne pense pas que le Nord soit responsable de cette situation. Il s’agit souvent d’une évolution historique. Avec le recul du temps que nous avons, nous pouvons améliorer les choses plus rapidement et accélérer les améliorations comme l’ont fait les cardiologues en Chine, en Inde ou au Brésil et là, il faudrait améliorer les aspects industriels, économiques et éducatifs. De nombreux pays font d’importants progrès dans l’élaboration de programmes nationaux pour la surveillance des facteurs de risque et la prise en charge de ces maladies. Le but est de mettre en œuvre des interventions favorisant une modification des comportements au niveau individuel et dans l’ensemble de la population.

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